"J'ai deux égo, "Je" et "Moi". Quel duel, quel duo ! Un drôle de jeu en eux et moi, trente deux jours par mois" (Je et moi, Michel Fugain)
Un peu difficile de se dire que l'on peut être soi sans toujours être soi.
Rassurez-vous, pas de pathologie psychiatrique en vue... juste se dire que l'on est toujours tiraillé entre le médecin que l'on aimerait être, celui que l'on est, et la personne civile derrière le tout.
"Attention mesdames et messieurs, dans un instant, ça va commencer ! Installez-vous dans votre fauteuil bien gentiment" (Attention mesdames et messieurs, Michel Fugain)
Il est presque 9h du matin. J'arrive au cabinet médical. Monsieur a déposé ses enfants à l'école et laissera bientôt place au docteur pour ses consultations.
"T'as pas changé ! Qu'est-ce que tu deviens ? Tu t'es marié, t'as trois gamins ? T'as réussi ? Tu fais médecin ?" (Place des grands hommes, Patrick Bruel)
Oui, c'est ça, je vais faire le médecin à partir de 9h. Dans le sens "jouer" le médecin.
Pour cela, il faut endosser ce qu'un maître de stage que j'ai eu en formation a appelé récemment "notre habit de lumière".
Après tout, il y a une part non négligeable de théâtralité dans notre métier.
J'avais beaucoup aimé un billet de @Jaddo qui se demandait ici quelle partie de nous rencontrait quelle partie du patient lors de la consultation.
Et si tout n'était qu'un jeu de dupes ?
Les patients ne nous disent pas toujours toute la vérité.
Par exemple, quand j'écoute certains patients suivis pour un diabète, ils seraient prêts à me certifier sur l'honneur qu'il ont un régime qui donnerait envie à toute tortue digne de ce nom ! Ils ne mangent que de la salade et des légumes et ne comprennent pas pourquoi leur prise de sang est si mauvaise...
Mais, dans mon cabinet, ils ne sont pas en garde à vue, et donc pas soumis à un "interrogatoire" même si c'est le mot consacré pour cette partie de la consultation. Je préfère parler d'entretien. Nous discutons. Le patient m'apporte des éléments.
Ces éléments ne sont pas toujours authentiques.
Ils ne mentent pas. Ils déforment la réalité pour coller un peu mieux sans doute à ce qu'ils pensent que j'aimerais entendre de leur part.
J'essaye d'en discuter pour tenter de parler le même langage et voir si certaines habitudes devenues si routinières ne peuvent pas être changées. Au moins un peu.
Mais lorsque je comprends que le patient ne souhaite pas en discuter plus longuement, il m'arrive aussi de fermer les yeux et ne pas insister.
Ces patients-là ont revêtu le costume du patient presque parfait.
A moi de revêtir le costume du médecin qu'ils attendent et recherchent. Celui du médecin qui saura les soigner selon leur souhait. Sans se laisser manipuler non plus.
Chaque consultation est différente parce que chaque patient est différent.
Le costume à enfiler est différent à chaque consultation.
Il faut réussir à l'enfiler rapidement entre chaque.
Tout comme un acteur change de costume en fonction des actes de sa pièce de théâtre, nous enfilons un nouveau costume virtuel entre chaque consultation. Un peu à la manière d'un vaudeville où un acteur jouerait plusieurs rôles et n'a que quelques secondes pour se changer.
Le patient, lui, vient chercher un ou plusieurs traits de caractères chez son médecin-acteur.
C'est, à mon avis, ce qui explique que les patients finissent globalement par ressembler à leur médecin sur certains points.
Et cela explique aussi pourquoi, parfois, la relation médecin-patient n'est pas optimale. Imaginez-vous prendre un billet pour aller voir un film d'aventure et tomber sur documentaire philosophico-politique...
"You think you know me well. But you don't know me" (You don't know me, Ray Charles)
Nous pensons chacun connaître l'autre lors d'une consultation. Puis parfois, au hasard d'un échange, il nous arrive d'en apprendre un peu plus sur l'autre.
La Médecine Générale est vraiment la spécialité rêvée pour cela. Réussir, parfois au bout de plusieurs années, à comprendre les représentations des patients et pouvoir enfin réussir à répondre un peu mieux à leurs demandes car nous comprenons ce qu'elles sous-tendent en réalité.
Un travail de longue haleine.
Passionnant, mais qui prend du temps. Beaucoup de temps.
Et d'énergie.
"Evidemment. On danse encore sur les accords qu'on aimait tant. Evidemment. On rit encore pour des bêtises, comme des enfants. Mais pas comme avant" (Evidemment, France Gall)
Cet habit de lumière, j'aimerais qu'il soit une armure de lumière.
Pouvoir le retirer en fin de consultation-représentation, le mettre pendre dans une armoire et le récupérer lors de la prochaine représentation.
Laisser tout ce qu'il comporte avec lui sur le cintre.
Il y a quelques jours, un de mes patients est décédé d'un cancer pulmonaire. Moins d'un an entre le diagnostic et le décès.
Un patient sympathique, qui jusqu'à ma dernière visite chez lui, trouvait le moyen de faire des petits mots d'humour alors qu'il avait beaucoup de douleurs.
Il y a des choses qui passent à travers le costume et s'imprègnent dans la peau de façon quasi indélébile.
Je mentirais si je disais que j'en pleure jour et nuit.
Je mentirais si je disais que je peux complètement comprendre et ressentir la peine de la famille.
Mais je mentirais aussi si je disais que je ne ressens rien.
Et comme je suis heureux de pouvoir m'appuyer sur mon trépied pour ne pas chavirer.
"The show must go on. Inside my heart is breaking, my make-up may be flaking, but my smile still stays on" (The show must go on, Queen)
En scène. Le patient suivant attend.
mercredi 17 avril 2013
samedi 30 mars 2013
Matt l'éponge
"Mais y a toujours la lune qui s'méfie du soleil. Et quand tout ça changera ? C'est pas demain la veille. Certains smatchent ou labourent, d'autres soignent ou bien peignent. C'est à toi, c'est ton tour, qu'est-ce que t'as dans les veines ?" (A quoi tu sers ?, Jean-Jacques Goldman)
Si je n'avais pas eu mon concours de première année de médecine, je sais parfaitement bien comment je me serais "recyclé".
J'aurais bifurqué vers le métier d'enseignant. Prof de biologie sans doute.
L'enseignement m'a toujours passionné.
L'envie de transmettre.
L'envie d'expliquer, de faire comprendre. De comprendre moi-même un peu mieux aussi en devant expliquer le pourquoi du comment à d'autres.
Et puis je l'ai eu ce fameux concours. Je suis devenu externe, véritable éponge à informations qu'on voulait bien m'apprendre, puis interne, en essayant de transmettre aux autres "éponges" plus jeunes ce que l'on m'avait appris.
Tout naturellement, une fois mon cursus de formation terminé, j'ai voulu continuer l'enseignement. Continuer à transmettre. Etre utile à mon métier et à ceux qui l'exerceront en même temps puis après moi.
"Y'a les choses qu'on peut faire, et puis celles qu'on doit pas. Y'a tout c'qu'on doit taire, tout c'qui ne se dit pas. Des vies qui nous attirent, de brûlures et de clous. Oui, mais ne pas les vivre, c'est encore pire que tout" (Peur de rien blues, Jean-Jacques Goldman)
Comme je l'ai déjà écrit ailleurs, je me suis donc formé pour devenir ce que l'on appelait à l'époque un ECA ou Enseignant Clinicien Ambulatoire. Je n'imaginais pas une seconde le devenir sans apprendre à l'être.
Je redevenais une éponge.
D'ECA en MSU (nouvelle appellation désormais pour Maître de Stage des Universités) j'ai accueilli mes premiers étudiants dans mon cabinet.
Et là je pourrais bien vous en faire une description idyllique, un peu à la façon Roger Rabbit, quand le détective arrive dans le monde des toons
Mais tout comme lui, vous seriez vite aveuglé par un éclairage un peu trop puissant, et surtout une chanson à la musicalité anxiogène.
Il n'en est absolument rien.
Parce que, allez, soyons francs, c'est quand même bien sympa d'être seuls maîtres à bord dans nos cabinets.
C'est quand même super cool de se dire, en fin de journée, quand on a déjà vu 30 patients, qu'on va accepter de céder à la demande d'antibiotiques pas forcément hyper justifiée mais réclamée par le patient. La fatigue étant inversement proportionnelle au courage que l'on peut mettre à négocier parfois.
C'est surtout possible parce que personne ne sera là pour avoir un œil critique sur ce que l'on vient de faire.
Je dis souvent à mes patients "Ce qui se passe entre les murs du cabinet reste dans le cabinet". C'est ma façon de leur rappeler que le secret médical existe et les protège en toute circonstance de toutes les confidences qu'ils pourraient me faire.
Mais ce que nous y faisons, ce que nous prenons comme décision pour nos patients, y reste aussi.
Alors, j'aurais toujours beau jeu d'aller ensuite échanger avec mes pairs, ou discuter avec des internes à la faculté en jouant les Monsieur Propre, genre je lave plus blanc que blanc, je ne mets jamais d'antibiotique quand il ne le faut pas...
C'est du déclaratif. Et comme tout déclaratif, il n'engage pas grand chose, et peut difficilement être authentifié.
Du coup, être MSU, c'est être un peu masochiste en s'auto-aspergeant de poil à gratter ?
Non, c'est enclencher un cercle vertueux. C'est devenir réflexif (savoir prendre du recul sur ce que nous faisons pour pouvoir l'expliquer aux autres). C'est se former à être meilleur. Même si ça stresse un peu au début, forcément.
J'y trouve mon compte, tout d'abord, parce que cela fait de moi, j'en suis persuadé, un meilleur médecin généraliste.
"Regarde-moi, dis-moi les mots tendres, ces mots tout bas, fais-moi redescendre loin de tout loin de tout ça. Je veux, je commande, regarde-moi" (Regarde-moi, Céline Dion)
Et le patient dans tout ça ?
Oui, parce que c'est bien beau de se regarder le nombril "oh mais que c'est joli, je suis un meilleur médecin" tout ça tout ça... si c'est pour que le premier acteur de la scène, celui qui est au centre de toutes les attentions, j'ai nommé "Le patient", soit le premier oublié !
Oh, oui, j'ai eu un peu peur là aussi.
J'étais installé depuis 3 ans quand j'ai reçu mes premiers étudiants.
3 ans c'est long. C'est court aussi.
J'ai eu un peu peur. Qu'ils aillent voir ailleurs, ou qu'ils se disent qu'ils ne voulaient pas d'un intrus en permanence dans la consultation.
J'ai placé une affiche explicative sur la porte de mon cabinet.
J'ai expliqué à mes patients pourquoi je faisais cela.
Ils ont compris, pour la plupart.
Je dis pour la plupart car je sais que j'en ai perdu quelques-uns. Pourtant, je leur ai bien expliqué qu'ils avaient la possibilité de me voir seul. Qu'ils n'avaient qu'à me le dire, et même si mon étudiant était là dans le cabinet, je lui demanderais de sortir.
Certains patients, très peu nombreux au final, ont été soulagés. Et ceux-là, je sais qu'ils veulent systématiquement que je sois seul. Alors je suis seul quand ils sont là. Et tout se passe très bien.
Il y a quelques patients dont je ne suis plus le médecin traitant depuis. Ils n'ont pas apprécié que je m'engage dans l'enseignement.
Mais d'autres, plus nombreux sont arrivés. "Oui, docteur, je sais que vous avez des étudiants. Je trouve ça bien".
Certains aiment le regard neuf qui les examine, sans aucun a priori. Ou plutôt, sans aucun scotome (cette portion de la rétine qui voit se concentrer les fibres nerveuses, et qui correspond à une minuscule zone de cécité). Ce scotome comme disent donc mes collègues pédagogues, c'est cette zone qui peut faire que l'on passera à côté d'une évidence, juste parce qu'on connaît le patient depuis tellement d'années, qu'on ne fait plus attention à certains détails qui nous sont trop familiers.
Mes étudiants, eux, n'ont pas ce scotome là. Ils en ont parfois d'autres. Mais nos zones de cécités étant différentes, nous nous complétons bien.
Le mercredi, je suis toute la journée en cours à la faculté. J'ai un étudiant qui est en stage chez moi ce jour là et consulte dans mon cabinet. Je suis joignable en permanence en cas de demande de conseil, ou de souci à régler.
Cela fait maintenant près d'un an que je ne vois plus certains patients.
Ils n'ont pas changé de médecin traitant. Non. Ils s'arrangent juste pour ne prendre QUE des rendez-vous le mercredi.
Si je restais à me regarder le nombril, je dirais que je suis vexé, et demanderais bien à quoi cela peut servir.
Je préfère pour ma part plutôt me dire que le patient est maître de ses décisions. Et que s'il choisit de ne venir que le mercredi, c'est qu'il doit y trouver un intérêt; que cela correspond à une attente de sa part. Au lieu d'être vexé, je suis plutôt ravi de pouvoir apporter cette possibilité de choix à mes patients.
Certains patients, s'amusent aussi à essayer de "coincer" mes étudiants. Ils donnent seulement quelques renseignements médicaux, en en cachant d'autres volontairement, et en me faisant un clin d’œil comme pour me dire "On va voir si cet étudiant est bon et s'il va me poser les questions qu'il doit me poser".
J'avoue que cela m'amuse aussi de les voir comme cela. J'aime l'humour. Je crois que sur ce point mes patients me ressemblent.
La relation triangulaire (terme de pédagogue pour une consultation à 3 personnes) ne gêne finalement pas les patients. J'aurais dû prendre les paris avant, j'aurais presque juré que ce ne serait pas si "facile".
Et vous verriez certains patients arriver dans mon cabinet un jour où je suis seul, me dire d'un air presque triste "Bah alors, vous êtes tout seul aujourd'hui ?".
"Des mots si doux mais qui m'effraient parfois. Je ne t'appartiens pas. Des mots si chauds mais à la fois si froids. Je n'appartiens qu'à moi" (Appartenir, Jean-Jacques Goldman)
Je me rends compte que je parle de "mes" patients, de "mes" étudiants.
Ils ne sont pas mes objets.
Les patients viennent chercher un soin que j'espère leur apporter. Et s'il viennent chercher un soin et que c'est l'étudiant en stage dans mon cabinet qui l'apporte, où est le problème ?
D'ailleurs, je n'aime pas que les étudiants en stage chez moi se présentent comme "mes" internes. Je leur demande en général comment ils aimeraient être présentés. Une formulation qui plaît le plus souvent est celle de "Médecin En Formation" (le fameux MEF décrit par l'un de mes brillants internes @SacroStNectaire ici en commentaire d'un billet qui motive en partie ce billet que j'écris aujourd'hui.)
C'est ce qu'il sont réellement : des médecins en formation.
J'aime bien cette appellation. Vraiment.
Ils ne sont pas là pour faire du compagnonnage, terme qui pour moi veut dire "regarde comment je fais, et je dirai que tu es bon quand tu feras pareil que moi."
Non, ils sont là pour se former eux-mêmes. Devenir des médecins généralistes.
Bien entendu, je vais leur servir de modèle. J'aurai ce que mes amis pédagogues appellent un "rôle de modèle". J'espère que ce sera plutôt à valeur d'exemple plus que de contre-exemple.
Mais je m'estimerai satisfait, et aurai l'impression d'avoir accompli mon rôle d'enseignant, s'ils deviennent autonomes. Si je peux leur permettre, non pas de devenir un copier-coller ou un clone de moi-même, mais un médecin généraliste capable de penser par lui-même et prendre ses décisions.
S'ils peuvent endosser le rôle du médecin généraliste.
Mes amis pédagogues parlent d'être un "modèle de rôle" plutôt que d'avoir un "rôle de modèle".
C'est tout à fait cela.
Si les MEF en stage chez moi prennent des décisions qui ne sont pas celles que j'aurais prises, mais qu'elles sont cohérentes, bénéficient au patient, ne le mettent pas en danger (voire sont, pourquoi pas, meilleures que celles que j'aurais prises); s'ils peuvent m'expliquer pourquoi ils choisissent de prendre en charge le patient de cette façon précise, alors je les laisse faire.
Parce que, si j'espère qu'avec certains une amitié durable s'installe une fois le stage terminé, notre contrat MEF-MSU n'est qu'un CDD de six mois. Je ne serai plus avec eux ensuite pour voir ce qu'ils feront. Alors je dois m'assurer qu'ils sauront voler de leurs propres ailes.
M'assurer que d'autres patients pourront bénéficier de médecins réflexifs. Pour qu'au final, l'ensemble de la population soit mieux soignée.
C'est bien pour tout cela que je vais continuer à recevoir des MEF. J'espère aussi être un modèle de rôle pour mes collègues et leur donner l'envie de sauter le pas et devenir eux-aussi MSU.
En espérant avoir encore beaucoup à apprendre de tous ces échanges.
Mon éponge n'est pas saturée. Elle pourra encore absorber beaucoup.
mardi 19 mars 2013
De la médecine générale à l'indifférence générale
"Entrez, entrez dans la danse, on va se régaler ! Entrez dans la danse, et buvez à notre santé!" (Le bal démasqué, Michel Fugain)
Votre santé. Notre santé. A tous.
J'entends dire à grands coups de déclarations diverses que le médecin généraliste est le pivot du système de santé ou je ne sais quel autre qualificatif faisant de notre métier la pierre angulaire du système de santé français.
Bon, ça va bien un peu là. J'ai passé l'âge de me faire brosser dans le sens du poil, et me dire que je suis merveilleux et formidable, qu'on me comprend... pour qu'une fois les mots prononcés rien ne change, ça devient lassant. Limite humiliant par certains aspects.
"Don't tell me you agree with me, when I saw you kicking dirt in my eye" (Black or white, Michaël Jackson) (=Ne me dis pas que tu es d'accord avec moi, quand je te vois déblatérer dans mon dos)
J'ai lu le nouveau Président de l'Académie de Médecine et ses déclarations sur le fait que les généralistes n'auront qu'un avis consultatif, et surtout pas de Professeur de Médecine Générale, parce qu'ils ne représentent rien.
Moi, du coup, j'ai entendu "Vous êtes super importants, mais pour nous parler de votre profession, on va choisir qui vous représentera parce que bon, faut pas pousser, on veut pas de poil à gratter. Et puis on vous donnera la parole. On n'a pas dit qu'on vous écoutera, mais au moins vous serez contents, vous aurez l'impression d'avoir été écoutés".
Tu parles d'un pivot, d'une pierre angulaire.
Combien de temps encore allons-nous supporter, nous généralistes, de nous faire bafouer de la sorte ?
Combien de temps encore allons-nous entretenir ce complexe d'infériorité vis-à-vis des autres spécialités ?
Oui j'ai bien dit "des autres spécialités". Parce que la médecine générale est une VRAIE spécialité. Sauf que ce n'est pas la spécialité qui greffe des visages ou fait je ne sais quelle intervention médiatique.
Je ne dénigre en rien ces équipes qui font un travail remarquable.
Je serais bien incapable de faire ce travail là ! Mais seraient-ils capables de faire le mien ?
Historiquement, la médecine générale, ce n'était "pas grand chose". On apprenait le métier dans les cabinets médicaux de ville une fois qu'on devenait remplaçant ou que l'on s'installait.
Il faut croire que les patients ont une bonne santé, puisque la plupart ont survécu à ces médecins "sans expérience" et sans savoir spécifique à leur métier.
Mais depuis, tout a changé.
Les futurs généralistes se forment et apprennent leur métier. J'espère qu'il leur est enseigné avec passion. Ces nouveaux généralistes suivent des études longues. 9 ans après le bac pour obtenir une spécialité qu'eux seuls exerceront : la médecine générale.
J'apprends à mes internes à respecter les confrères des autres spécialités. Qu'au milieu de tout se trouve le patient et que nous devons tous travailler pour lui, en harmonie. Et pas dans le dénigrement.
"A simple thing, where have you gone ? I'm getting old and I need something to rely on. So tell me when you're gonna let me in. I'm getting tired and I need somewhere to begin" (Somewhere only we know, Keane) (= Simplement, où es-tu parti ? Je vieillis et j'ai besoin de quelqu'un sur qui compter. Alors dis-moi que tu me laisseras entrer. Je fatigue et j'ai besoin d'un endroit par où commencer)
Hier, Borée a annoncé ici qu'il allait dévisser sa plaque dans 3 mois.
J'ai lu des commentaires peu élogieux en réaction à ce billet. Cela me désole.
Parce qu'ils ne le connaissent pas et qu'ils se permettent de le juger quand même.
Parce qu'on fait semblant de s'indigner sur le fait que les médecins ruraux expriment leurs sentiments de solitude et de mal-être, alors qu'ils exercent là où on ne trouve même plus de bureau de Poste, voire de boulangerie.
Nous devrions donc "montrer l'exemple".
Oui, le pivot... tout ça tout ça...
Moi j'y entends "Arrêtez de vous plaindre, allez bosser bande de feignasses et on s'en fiche si vous n'avez pas de famille pas de loisirs et que vous sombrerez rapidement dans le burn-out".
"J'accepte quoiqu'il m'en coûte, tout le pire du meilleur. Je prends les larmes et les doutes et risque tous les malheurs. Tout mais pas l'indifférence, tout mais pas le temps qui meurt. Et les jours qui se ressemblent, sans saveur et sans couleur" (Pas l'indifférence, Jean-Jacques Goldman)
C'est ce qui me révolte le plus.
L'impression que tout le monde trouve cela "normal".
Notre profession sombre dans l'indifférence la plus totale. En tout cas, c'est ce que je ressens.
Et rien ne semble bouger.
Les pouvoirs publics vont-ils attendre que la situation soit catastrophique pour s'en charger ? Autant tenter d'éteindre un incendie de forêt un jour de canicule et par grand vent. Alors qu'on pourrait tenter d'éviter que l'étincelle n'arrive.
"Emportés par la foule qui nous traîne, nous entraîne, nous éloigne l'un de l'autre, je lutte et je me débats. Mais le son de ma voix s'étouffe dans le rire des autres. Et je crie de douleur, de fureur et de rage, et je pleure" (La foule, Edith Piaf)
La foule nous éloigne peu à peu, nous les médecins généralistes, de l'exercice de notre métier dans des conditions décentes.
Je ne parle pas de gagner plus. Je ne parle pas de travailler 35 heures par semaine. Mais uniquement de travailler dans de bonnes conditions en respectant notre trépied.
On me dit parfois "T'as signé, c'est pour en chier".
Non, je n'ai pas signé pour ça.
Et pour l'instant, j'ai encore espoir de faire bouger les lignes et changer les choses.
Mais le jour où je perdrai cet espoir, je crois bien que je dévisserai aussi ma plaque.
Et j'ai peur que nous soyons, d'ici là, nombreux dans ce cas.
Votre santé. Notre santé. A tous.
J'entends dire à grands coups de déclarations diverses que le médecin généraliste est le pivot du système de santé ou je ne sais quel autre qualificatif faisant de notre métier la pierre angulaire du système de santé français.
Bon, ça va bien un peu là. J'ai passé l'âge de me faire brosser dans le sens du poil, et me dire que je suis merveilleux et formidable, qu'on me comprend... pour qu'une fois les mots prononcés rien ne change, ça devient lassant. Limite humiliant par certains aspects.
"Don't tell me you agree with me, when I saw you kicking dirt in my eye" (Black or white, Michaël Jackson) (=Ne me dis pas que tu es d'accord avec moi, quand je te vois déblatérer dans mon dos)
J'ai lu le nouveau Président de l'Académie de Médecine et ses déclarations sur le fait que les généralistes n'auront qu'un avis consultatif, et surtout pas de Professeur de Médecine Générale, parce qu'ils ne représentent rien.
Moi, du coup, j'ai entendu "Vous êtes super importants, mais pour nous parler de votre profession, on va choisir qui vous représentera parce que bon, faut pas pousser, on veut pas de poil à gratter. Et puis on vous donnera la parole. On n'a pas dit qu'on vous écoutera, mais au moins vous serez contents, vous aurez l'impression d'avoir été écoutés".
Tu parles d'un pivot, d'une pierre angulaire.
Combien de temps encore allons-nous supporter, nous généralistes, de nous faire bafouer de la sorte ?
Combien de temps encore allons-nous entretenir ce complexe d'infériorité vis-à-vis des autres spécialités ?
Oui j'ai bien dit "des autres spécialités". Parce que la médecine générale est une VRAIE spécialité. Sauf que ce n'est pas la spécialité qui greffe des visages ou fait je ne sais quelle intervention médiatique.
Je ne dénigre en rien ces équipes qui font un travail remarquable.
Je serais bien incapable de faire ce travail là ! Mais seraient-ils capables de faire le mien ?
Historiquement, la médecine générale, ce n'était "pas grand chose". On apprenait le métier dans les cabinets médicaux de ville une fois qu'on devenait remplaçant ou que l'on s'installait.
Il faut croire que les patients ont une bonne santé, puisque la plupart ont survécu à ces médecins "sans expérience" et sans savoir spécifique à leur métier.
Mais depuis, tout a changé.
Les futurs généralistes se forment et apprennent leur métier. J'espère qu'il leur est enseigné avec passion. Ces nouveaux généralistes suivent des études longues. 9 ans après le bac pour obtenir une spécialité qu'eux seuls exerceront : la médecine générale.
J'apprends à mes internes à respecter les confrères des autres spécialités. Qu'au milieu de tout se trouve le patient et que nous devons tous travailler pour lui, en harmonie. Et pas dans le dénigrement.
"A simple thing, where have you gone ? I'm getting old and I need something to rely on. So tell me when you're gonna let me in. I'm getting tired and I need somewhere to begin" (Somewhere only we know, Keane) (= Simplement, où es-tu parti ? Je vieillis et j'ai besoin de quelqu'un sur qui compter. Alors dis-moi que tu me laisseras entrer. Je fatigue et j'ai besoin d'un endroit par où commencer)
Hier, Borée a annoncé ici qu'il allait dévisser sa plaque dans 3 mois.
J'ai lu des commentaires peu élogieux en réaction à ce billet. Cela me désole.
Parce qu'ils ne le connaissent pas et qu'ils se permettent de le juger quand même.
Parce qu'on fait semblant de s'indigner sur le fait que les médecins ruraux expriment leurs sentiments de solitude et de mal-être, alors qu'ils exercent là où on ne trouve même plus de bureau de Poste, voire de boulangerie.
Nous devrions donc "montrer l'exemple".
Oui, le pivot... tout ça tout ça...
Moi j'y entends "Arrêtez de vous plaindre, allez bosser bande de feignasses et on s'en fiche si vous n'avez pas de famille pas de loisirs et que vous sombrerez rapidement dans le burn-out".
"J'accepte quoiqu'il m'en coûte, tout le pire du meilleur. Je prends les larmes et les doutes et risque tous les malheurs. Tout mais pas l'indifférence, tout mais pas le temps qui meurt. Et les jours qui se ressemblent, sans saveur et sans couleur" (Pas l'indifférence, Jean-Jacques Goldman)
C'est ce qui me révolte le plus.
L'impression que tout le monde trouve cela "normal".
Notre profession sombre dans l'indifférence la plus totale. En tout cas, c'est ce que je ressens.
Et rien ne semble bouger.
Les pouvoirs publics vont-ils attendre que la situation soit catastrophique pour s'en charger ? Autant tenter d'éteindre un incendie de forêt un jour de canicule et par grand vent. Alors qu'on pourrait tenter d'éviter que l'étincelle n'arrive.
"Emportés par la foule qui nous traîne, nous entraîne, nous éloigne l'un de l'autre, je lutte et je me débats. Mais le son de ma voix s'étouffe dans le rire des autres. Et je crie de douleur, de fureur et de rage, et je pleure" (La foule, Edith Piaf)
La foule nous éloigne peu à peu, nous les médecins généralistes, de l'exercice de notre métier dans des conditions décentes.
Je ne parle pas de gagner plus. Je ne parle pas de travailler 35 heures par semaine. Mais uniquement de travailler dans de bonnes conditions en respectant notre trépied.
On me dit parfois "T'as signé, c'est pour en chier".
Non, je n'ai pas signé pour ça.
Et pour l'instant, j'ai encore espoir de faire bouger les lignes et changer les choses.
Mais le jour où je perdrai cet espoir, je crois bien que je dévisserai aussi ma plaque.
Et j'ai peur que nous soyons, d'ici là, nombreux dans ce cas.
mardi 12 mars 2013
Comm' ..., tu veux ?
"Relax don't do it, when you want to go to it. Relax don't do it, when you want to come" (Relax, Frankie Goes to Hollywood)
Comment communiquer efficacement avec le patient ? Voilà une question qui m'est souvent posée pendant les cours que je fais aux internes de médecine générale.
Communiquer efficacement, c'est d'abord se faire comprendre. Cela paraît évident.
Mais se faire comprendre suppose de maîtriser le message que l'on envoie.
La chanson que j'utilise pour ouvrir ce billet peut se comprendre facilement.
"Relaxe-toi, ne fais plus rien si tu sens tu touches au but" si on tente une traduction très approximative. Ah une chanson typique années 80. Je suis sûr que vous l'avez bien en tête en ce moment même. Sinon vous pouvez toujours aller l'écouter là. (Au passage, la musique des années 80 j'adore, mais les clips, c'est autre chose).
Se relaxer, se détendre. Dans nos univers trop stressés et trop pressés. Oui je comprends le message. Le groupe a réussi sa communication.
Ou pas.
Parce que cette chanson a fait couler beaucoup d'encre et a été l'objet d'une vraie polémique outre-Manche.
Et si je vous dis que cette chanson a plutôt été écrite avec le thème de l'éjaculation prématurée ? Vous la comprenez comment, maintenant ?
Certainement comme la multitude de lecteurs qui vont être attirés sur cette page uniquement en ayant tapé ce thème dans un moteur de recherche...
Du coup, avec nos patients, comment ça marche ? Parce que si je leur dis "blanc" comment je peux savoir s'il n'ont pas compris "écru" ou "blanc cassé" ou même "gris clair par un jour de grand soleil" ?
C'est là qu'il faut faire intervenir la reformulation. Dire avec ses mots ce que l'on pense avoir compris du discours de l'autre. Pas une mince affaire !
Pourtant, c'est vraiment la base de la consultation en médecine générale : toujours s'assurer que le patient a bien compris ce que nous lui avons dit, et toujours s'assurer que nous avons bien compris ce que lui a voulu nous dire.
"Elle me dit "Oui un jour tu me tueras" et c'est quand elle me dit ça qu'elle me dit un truc que j'aime" (Elle me dit, Mika)
Quand nous parlons d'un diabète, pour ne pas effrayer le patient, la plupart des médecins vont parler d'un diabète débutant, voire d'un "petit diabète".
Qu'est-ce que le patient va entendre ?
C'est un petit donc c'est pas grave ? Alors pourquoi aller les embêter avec un suivi régulier, un traitement, un fond d'oeil et tutti quanti ?
Nous devons donc sous-peser chacun de nos mots.
Prendre le temps de se comprendre et se faire comprendre.
Il s'agit là de 50% de notre métier à mon avis.
Du temps précieux au cours duquel nous allons expliquer pourquoi nous allons ou nous n'allons pas prescrire un médicament ou un examen complémentaire.
"Et si j'te comprends pas, apprends-moi ton langage" (Oh ! J'cours tout seul, William Sheller)
Oui, trouver un langage commun. C'est primordial.
Ne pas se réfugier derrière notre jargon médical qui nous rassure.
Ne pas non plus prendre les patients pour les premiers des imbéciles. Ils sont capables de comprendre beaucoup de choses pour peu qu'on prenne le temps de leur expliquer.
Si seulement il n'y avait pas ce stupide paiement à l'acte qui gâche tout...
"Tu me dis que rien ne sert, la parole ou le temps, qu'il faudra une vie entière pour un jour faire semblant" (Beau malheur, Emmanuel Moire)
Il ne faut pas se décourager. Apprendre à communiquer c'est long et difficile.
Mais c'est indispensable pour que nous puissions faire notre métier avec au centre de toutes nos préoccupations : le patient.
Être Spécialiste en Médecine Générale, c'est aussi savoir être polyglotte.
Comment communiquer efficacement avec le patient ? Voilà une question qui m'est souvent posée pendant les cours que je fais aux internes de médecine générale.
Communiquer efficacement, c'est d'abord se faire comprendre. Cela paraît évident.
Mais se faire comprendre suppose de maîtriser le message que l'on envoie.
La chanson que j'utilise pour ouvrir ce billet peut se comprendre facilement.
"Relaxe-toi, ne fais plus rien si tu sens tu touches au but" si on tente une traduction très approximative. Ah une chanson typique années 80. Je suis sûr que vous l'avez bien en tête en ce moment même. Sinon vous pouvez toujours aller l'écouter là. (Au passage, la musique des années 80 j'adore, mais les clips, c'est autre chose).
Se relaxer, se détendre. Dans nos univers trop stressés et trop pressés. Oui je comprends le message. Le groupe a réussi sa communication.
Ou pas.
Parce que cette chanson a fait couler beaucoup d'encre et a été l'objet d'une vraie polémique outre-Manche.
Et si je vous dis que cette chanson a plutôt été écrite avec le thème de l'éjaculation prématurée ? Vous la comprenez comment, maintenant ?
Certainement comme la multitude de lecteurs qui vont être attirés sur cette page uniquement en ayant tapé ce thème dans un moteur de recherche...
Du coup, avec nos patients, comment ça marche ? Parce que si je leur dis "blanc" comment je peux savoir s'il n'ont pas compris "écru" ou "blanc cassé" ou même "gris clair par un jour de grand soleil" ?
C'est là qu'il faut faire intervenir la reformulation. Dire avec ses mots ce que l'on pense avoir compris du discours de l'autre. Pas une mince affaire !
Pourtant, c'est vraiment la base de la consultation en médecine générale : toujours s'assurer que le patient a bien compris ce que nous lui avons dit, et toujours s'assurer que nous avons bien compris ce que lui a voulu nous dire.
"Elle me dit "Oui un jour tu me tueras" et c'est quand elle me dit ça qu'elle me dit un truc que j'aime" (Elle me dit, Mika)
Quand nous parlons d'un diabète, pour ne pas effrayer le patient, la plupart des médecins vont parler d'un diabète débutant, voire d'un "petit diabète".
Qu'est-ce que le patient va entendre ?
C'est un petit donc c'est pas grave ? Alors pourquoi aller les embêter avec un suivi régulier, un traitement, un fond d'oeil et tutti quanti ?
Nous devons donc sous-peser chacun de nos mots.
Prendre le temps de se comprendre et se faire comprendre.
Il s'agit là de 50% de notre métier à mon avis.
Du temps précieux au cours duquel nous allons expliquer pourquoi nous allons ou nous n'allons pas prescrire un médicament ou un examen complémentaire.
"Et si j'te comprends pas, apprends-moi ton langage" (Oh ! J'cours tout seul, William Sheller)
Oui, trouver un langage commun. C'est primordial.
Ne pas se réfugier derrière notre jargon médical qui nous rassure.
Ne pas non plus prendre les patients pour les premiers des imbéciles. Ils sont capables de comprendre beaucoup de choses pour peu qu'on prenne le temps de leur expliquer.
Si seulement il n'y avait pas ce stupide paiement à l'acte qui gâche tout...
"Tu me dis que rien ne sert, la parole ou le temps, qu'il faudra une vie entière pour un jour faire semblant" (Beau malheur, Emmanuel Moire)
Il ne faut pas se décourager. Apprendre à communiquer c'est long et difficile.
Mais c'est indispensable pour que nous puissions faire notre métier avec au centre de toutes nos préoccupations : le patient.
Être Spécialiste en Médecine Générale, c'est aussi savoir être polyglotte.
mardi 19 février 2013
AA-VM
"J'veux pas d'visite. J'veux qu'on me traite de sauvage et que ça s'dise dans le voisinage. J'veux qu'on m'évite" (La visite, Lynda Lemay)
Bonjour, je m'appelle Matthieu.
C'est ma première réunion des médecins AA-VM : Médecins Ayant Accepté la Visite Médicale.
Oui, je suis installé depuis 7 ans maintenant.
Mon prédécesseur recevait la visite médicale. Je n'ai pas trouvé utile de changer les habitudes. Ne pas faire de vague. Faire une transition en douceur.
Deux rendez-vous le lundi, deux le mardi, deux le mercredi, deux le jeudi, deux le vendredi. Dix par semaine...
Et je n'ai quasiment rencontré que des gens charmants, sympathiques.
Une forme de coupure dans le planning habituel des journées bien remplies.
Un moment où je ne devais pas forcément réfléchir.
Les visiteurs médicaux flirtaient parfois un peu trop avec le cliché habituel : jupe courte, sourire et décolleté, et parfois tentaient un peu trop à mon goût une incursion "familière" qui faisaient en sorte de discuter au final un peu plus des vacances et des loisirs que de leur(s) produit(s) en tant que tel.
Il y avait aussi le visiteur médical qui parlait du même produit que son collègue vu moins d'une semaine auparavant, mais dans une indication différente. Comme si mon petit cerveau était à ce point cloisonné pour ne pas associer à un même nom de produit les différentes raisons de le prescrire.
J'ai accepté des invitations au restaurant le soir, formations thématisées avec des collègues des autres spécialités.
J'ai pu mettre des visages sur des noms avec lesquels j'avais déjà échangé des courriers de patients.
J'ai pu recroiser mon directeur de thèse, cardiologue, et extrêmement sympathique avec qui je garde d'excellentes relations. J'ai parfois accepté des formations uniquement parce qu'il était là et que cela me permettrait de le recroiser et discuter un peu.
J'ai continué à me documenter. J'ai continué à lire Prescrire. Ou plus exactement, j'ai continué à le recevoir, mais ne prenais plus le temps de le lire attentivement.
Après tout, les nouveautés dans le domaine du médicament, à coups de 10 rendez-vous par semaine, j'étais bien informé.
Certains visiteurs médicaux maniaient très bien la prétérition. "Je ne vous ferai pas l'affront de vous parler de ce médicament que vous connaissez bien, et prescrit dans les indications..." Je les trouvais sympa de m'épargner leur discours. A bien y réfléchir, ils maniaient vraiment bien la prétérition puisqu'ils m'en parlaient quand même un peu.
Je restais pour ma part droit dans mes bottes. Je ne me laissais pas influencer par les messages. Je gardais mon libre arbitre. Je prescrivais quand cela me semblait indiqué. Des anti-arthrosiques, des gliptines, en respectant l'AMM.
Et puis j'ai eu envie de me lancer dans la maîtrise de stage.
Aucun rapport me direz-vous.
Effectivement, il n'y en a pas.
Pas à première vue.
Je me suis formé à la pédagogie (parce que recevoir un étudiant, c'est bien, mais savoir comment être un bon pédagogue, c'est beaucoup mieux me semble-t-il).
Et les visiteurs médicaux, restant charmants (et je ne manie pas le cynisme dans cette phrase, ce sont réellement des personnes charmantes pour la plupart d'entre eux), étaient très contents d'avoir des jeunes médecins devant qui dérouler l'ensemble de leurs explications.
J'ai commencé à prendre du recul à ce moment précis. Je regardais d'un oeil extérieur la discussion et les questions que pouvaient poser mes étudiants.
L'un deux était, et est toujours, un étudiant brillant. J'ai eu la chance de l'avoir dans mon cabinet au cours de sa 5ème année, puis de le revoir avec plaisir comme interne de médecine générale "malgré" un classement exceptionnel au concours de fin de 6ème année (et oui, on peut être brillant et choisir la médecine générale). Il est devenu un ami en plus d'avoir été un de mes étudiants, et j'ai eu l'honneur d'être son directeur de thèse. (Je lui adresse des "bisous" en private joke par l'intermédiaire d'un membre de sa famille que je sais lectrice de ce blog).
Bref, je disais donc que Julien, puisqu'il s'appelle Julien, a posé un jour une question d'une pertinence inouïe.
Une visiteuse médicale présentait alors un anti-arthrosique dont j'ai depuis oublié le nom. Et dans la superbe étude présentée sous nos yeux, on pouvait y lire que sur les radiographies, l'interligne articulaire du genou était préservé grâce au traitement (comprenez : l'articulation du genou était maintenue en bon état d'après les radios).
"- Ok, l'interligne articulaire est préservé. Mais les patients, ils ont moins mal ?
- Euh, ça ce n'est pas un critère étudié, je ne peux pas vous dire"
Le choc. Pour moi.
Je m'étais donc fait anesthésier tranquillement, doucement, à coup de visites sympathiques, de prétéritions, au point de ne plus avoir le recul suffisant pour poser cette question simple, qui avait prononcée par Julien.
J'ai repris la lecture de Prescrire. Et d'Exercer aussi.
J'ai diminué la fréquence de la visite médicale. Cela me laissait un peu plus de créneaux libres pour mes patients. J'ai choisi ce métier pour eux, pas pour la visite médicale après tout.
Je me suis inscrit à mes frais à des congrès de médecine générale.
J'ai refusé de participer aux formations. Poliment d'abord. Prétextant ne pas être disponible aux dates proposées. Petit à petit, en m'investissant à la faculté et dans l'enseignement, j'avais un peu plus de réunions et n'étais de toute façon plus disponible "pour de vrai".
Et j'ai arrêté totalement de recevoir la visite médicale. Je suis le seul dans mon cabinet actuellement. Pour blaguer, mes associés me disent que je ne reçois plus depuis que je lis mes revues. Ils n'ont pas totalement tort.
Mais depuis ce moment, je me rends compte que moi qui me croyais droit dans mes bottes, moi qui gardais mon indépendance, j'étais complètement sous influence.
Je suis sincèrement désolé pour les hommes et les femmes dont c'est le métier et qui restent toujours sympathiques. Je sais que leur emploi est désormais précaire.
Mais, quand je lis l'excellent billet de Farfadoc ici ou de B. ici avec son triptyque sur la visite médicale et sa pétition, je sais que c'était le bon choix. Et ces deux Twittos, ainsi que beaucoup d'autres, je les admire. J'aurais aimé être "irréprochable" depuis mon installation ou même depuis mon internat comme ils le sont.
Je reste actuellement sous influence. J'en suis conscient.
Mais maintenant il s'agit de la leur. Et cette influence j'en suis pleinement conscient et fier.
Mon lien d'intérêt (parce qu'on ne peut parler de conflit) est d'être leurs amis. Et j'espère qu'ils vont encore beaucoup déteindre sur moi.
Parce que, grâce à eux, je pense, du moins j'espère, qu'au final, ce seront mes patients qui seront mieux soignés.
Bonjour, je m'appelle Matthieu.
C'est ma première réunion des médecins AA-VM : Médecins Ayant Accepté la Visite Médicale.
Oui, je suis installé depuis 7 ans maintenant.
Mon prédécesseur recevait la visite médicale. Je n'ai pas trouvé utile de changer les habitudes. Ne pas faire de vague. Faire une transition en douceur.
Deux rendez-vous le lundi, deux le mardi, deux le mercredi, deux le jeudi, deux le vendredi. Dix par semaine...
Et je n'ai quasiment rencontré que des gens charmants, sympathiques.
Une forme de coupure dans le planning habituel des journées bien remplies.
Un moment où je ne devais pas forcément réfléchir.
Les visiteurs médicaux flirtaient parfois un peu trop avec le cliché habituel : jupe courte, sourire et décolleté, et parfois tentaient un peu trop à mon goût une incursion "familière" qui faisaient en sorte de discuter au final un peu plus des vacances et des loisirs que de leur(s) produit(s) en tant que tel.
Il y avait aussi le visiteur médical qui parlait du même produit que son collègue vu moins d'une semaine auparavant, mais dans une indication différente. Comme si mon petit cerveau était à ce point cloisonné pour ne pas associer à un même nom de produit les différentes raisons de le prescrire.
J'ai accepté des invitations au restaurant le soir, formations thématisées avec des collègues des autres spécialités.
J'ai pu mettre des visages sur des noms avec lesquels j'avais déjà échangé des courriers de patients.
J'ai pu recroiser mon directeur de thèse, cardiologue, et extrêmement sympathique avec qui je garde d'excellentes relations. J'ai parfois accepté des formations uniquement parce qu'il était là et que cela me permettrait de le recroiser et discuter un peu.
J'ai continué à me documenter. J'ai continué à lire Prescrire. Ou plus exactement, j'ai continué à le recevoir, mais ne prenais plus le temps de le lire attentivement.
Après tout, les nouveautés dans le domaine du médicament, à coups de 10 rendez-vous par semaine, j'étais bien informé.
Certains visiteurs médicaux maniaient très bien la prétérition. "Je ne vous ferai pas l'affront de vous parler de ce médicament que vous connaissez bien, et prescrit dans les indications..." Je les trouvais sympa de m'épargner leur discours. A bien y réfléchir, ils maniaient vraiment bien la prétérition puisqu'ils m'en parlaient quand même un peu.
Je restais pour ma part droit dans mes bottes. Je ne me laissais pas influencer par les messages. Je gardais mon libre arbitre. Je prescrivais quand cela me semblait indiqué. Des anti-arthrosiques, des gliptines, en respectant l'AMM.
Et puis j'ai eu envie de me lancer dans la maîtrise de stage.
Aucun rapport me direz-vous.
Effectivement, il n'y en a pas.
Pas à première vue.
Je me suis formé à la pédagogie (parce que recevoir un étudiant, c'est bien, mais savoir comment être un bon pédagogue, c'est beaucoup mieux me semble-t-il).
Et les visiteurs médicaux, restant charmants (et je ne manie pas le cynisme dans cette phrase, ce sont réellement des personnes charmantes pour la plupart d'entre eux), étaient très contents d'avoir des jeunes médecins devant qui dérouler l'ensemble de leurs explications.
J'ai commencé à prendre du recul à ce moment précis. Je regardais d'un oeil extérieur la discussion et les questions que pouvaient poser mes étudiants.
L'un deux était, et est toujours, un étudiant brillant. J'ai eu la chance de l'avoir dans mon cabinet au cours de sa 5ème année, puis de le revoir avec plaisir comme interne de médecine générale "malgré" un classement exceptionnel au concours de fin de 6ème année (et oui, on peut être brillant et choisir la médecine générale). Il est devenu un ami en plus d'avoir été un de mes étudiants, et j'ai eu l'honneur d'être son directeur de thèse. (Je lui adresse des "bisous" en private joke par l'intermédiaire d'un membre de sa famille que je sais lectrice de ce blog).
Bref, je disais donc que Julien, puisqu'il s'appelle Julien, a posé un jour une question d'une pertinence inouïe.
Une visiteuse médicale présentait alors un anti-arthrosique dont j'ai depuis oublié le nom. Et dans la superbe étude présentée sous nos yeux, on pouvait y lire que sur les radiographies, l'interligne articulaire du genou était préservé grâce au traitement (comprenez : l'articulation du genou était maintenue en bon état d'après les radios).
"- Ok, l'interligne articulaire est préservé. Mais les patients, ils ont moins mal ?
- Euh, ça ce n'est pas un critère étudié, je ne peux pas vous dire"
Le choc. Pour moi.
Je m'étais donc fait anesthésier tranquillement, doucement, à coup de visites sympathiques, de prétéritions, au point de ne plus avoir le recul suffisant pour poser cette question simple, qui avait prononcée par Julien.
J'ai repris la lecture de Prescrire. Et d'Exercer aussi.
J'ai diminué la fréquence de la visite médicale. Cela me laissait un peu plus de créneaux libres pour mes patients. J'ai choisi ce métier pour eux, pas pour la visite médicale après tout.
Je me suis inscrit à mes frais à des congrès de médecine générale.
J'ai refusé de participer aux formations. Poliment d'abord. Prétextant ne pas être disponible aux dates proposées. Petit à petit, en m'investissant à la faculté et dans l'enseignement, j'avais un peu plus de réunions et n'étais de toute façon plus disponible "pour de vrai".
Et j'ai arrêté totalement de recevoir la visite médicale. Je suis le seul dans mon cabinet actuellement. Pour blaguer, mes associés me disent que je ne reçois plus depuis que je lis mes revues. Ils n'ont pas totalement tort.
Mais depuis ce moment, je me rends compte que moi qui me croyais droit dans mes bottes, moi qui gardais mon indépendance, j'étais complètement sous influence.
Je suis sincèrement désolé pour les hommes et les femmes dont c'est le métier et qui restent toujours sympathiques. Je sais que leur emploi est désormais précaire.
Mais, quand je lis l'excellent billet de Farfadoc ici ou de B. ici avec son triptyque sur la visite médicale et sa pétition, je sais que c'était le bon choix. Et ces deux Twittos, ainsi que beaucoup d'autres, je les admire. J'aurais aimé être "irréprochable" depuis mon installation ou même depuis mon internat comme ils le sont.
Je reste actuellement sous influence. J'en suis conscient.
Mais maintenant il s'agit de la leur. Et cette influence j'en suis pleinement conscient et fier.
Mon lien d'intérêt (parce qu'on ne peut parler de conflit) est d'être leurs amis. Et j'espère qu'ils vont encore beaucoup déteindre sur moi.
Parce que, grâce à eux, je pense, du moins j'espère, qu'au final, ce seront mes patients qui seront mieux soignés.
mardi 12 février 2013
Mon idéal
"Sur ta peau regarde les veines, ce tempo toute la semaine, je sais. Excité, surexcité, tout te stresse ou tout te blesse, je sais" (Respire, Julien Clerc)
Il a neigé il y a quelques jours.
C'est beau la nature quand elle est recouverte de son manteau blanc.
Et puis, il a beau faire gris dans le ciel, ce blanc renvoie un peu de lumière très appréciable.
J'aimerais m'installer sur un banc, et contempler la nature.
Dans mon monde idéal, j'aurais le temps de faire ça quand je veux, comme je veux.
Il faut que j'arrête.
Que j'arrête d'être un idéaliste.
"Est-ce qu'on a vraiment tout fait quand on a fait de son mieux ? Qu'est-ce qu'il restera de tout ça, dans un siècle ou deux ?" (Je laisse, Michel Fugain)
Dans la prise en charge de mes patients, j'essaie de faire pour le mieux.
Mais je ne suis qu'un homme "normal" (terme à la mode ces temps-ci) avec des défauts. Je suis sujet à la fatigue, comme tout le monde.
J'essaie de faire preuve d'empathie avec mes patients. Je mets de côté mes problèmes, mon stress et ma fatigue, et suis 100% disponible.
Enfin, ça c'est dans ma conception idéale de ce que je suis et du médecin que j'espère être.
Parce que parfois, je suis fatigué. Parfois, je suis assailli de demandes diverses et variées qui n'ont pas lieu d'être et que se battre pour les refuser est épuisant, alors que tout accepter est renoncer à ses propres valeurs.
Parfois, j'ai envie de tout envoyer promener. Après tout, je suis encore à même de décider ce que je suis en mesure d'accepter ou non.
Parfois, j'essaye de comprendre pourquoi les patients sont aussi insistants (voire parfois vraiment désagréables). Comprendre leurs représentations, leurs motivations.
Ne pas me braquer, même quand ils manquent de courtoisie. Heureusement pour moi, ce n'est pas fréquent.
Mais épuisant.
Alors je fais de mon mieux.Est-ce que seulement j'y arrive ?
Il faut que j'arrête.
Que j'arrête d'être un idéaliste.
"Respectueux et reconnaissant envers mes Maîtres, je rendrai à leurs enfants l'instruction que j'ai reçue de leurs pères" (Serment d'Hippocrate)
Dans mon monde idéal, je serais enseignant de médecine générale.
Les patients comprendraient tous que je suis parfois absent pour enseigner et former les médecins qui les soigneront, eux, demain.
Dans mon monde idéal, on arrêterait de considérer la médecine générale comme une sous-spécialité, ou une spécialité de seconde zone. On arrêterait d'ailleurs de parler de généralistes d'un côté et de spécialistes de l'autre puisque tous les médecins seraient spécialistes et chacun dans un domaine différent.
Dans mon monde idéal, il n'y aurait pas de frein à la construction d'une vraie filière universitaire de médecine générale (ou FUMG). Chacun des acteurs de l'université comprenant l'intérêt que nous avons tous à promouvoir une médecine de soins primaires non pas en opposition aux autres, mais bel et bien en collaboration avec tous, au bénéfice unique du patient.
Dans mon monde idéal, il y aurait encore moins de freins à Lille qu'ailleurs.
Il faut que j'arrête.
Que j'arrête d'être un idéaliste.
"Rendez-vous dans un autre monde ou dans une autre vie, quand les nuits seront plus longues plus longues que mes nuits. Et mourir, oh mourir, mais de vivre et d'envie. Rendez-vous quand j'aurai dévoré mes appétits" (Dans un autre monde, Céline Dion)
Oui, l'herbe est plus verte ailleurs.
C'est sûr.
Ce serait idéal.
J'y ai déjà pensé : aller exercer au Québec. Idéalement ce serait même aux Etats-Unis. J'en ai parlé un peu ici
Mais je sais bien que ce serait remplacer certains problèmes par d'autres. Mais vu d'ici, j'ai l'impression que le médecin de médecine familiale (comprenez "médecin généraliste") est plus considéré qu'ici.
Il faut que j'arrête.
Que j'arrête d'être un idéaliste.
"Only human, made of flesh, made of sand, made of human" (Only human, Jason Mraz)
Dans mon monde idéal, je ne serais jamais malade, jamais fatigué, jamais de mauvaise humeur, je n'aurais jamais faim ni soif.
Du coup, je n'aurais jamais besoin de me vider la vessie.
Et pas besoin de la remplir non plus pour éviter les calculs rénaux.
Je serais même Superman, mon idole quand j'étais môme.
Il faut que j'arrête.
Que j'arrête d'être un idéaliste.
"On dirait le sud, le temps dure longtemps. Et la vie sûrement, plus d'un million d'années. Et toujours en été" (Le sud, Nino Ferrer)
Dans mon monde idéal, il ferait toujours beau pendant mes vacances.
Dans mon monde idéal, il n'y aurait pas de tempête prénommée Sandy pour perturber mon séjour à New-York.
Dans mon monde idéal, les patients n'essaieraient pas de me faire culpabiliser d'être "encore" en vacances.
Dans mon monde idéal, le temps passerait lentement pendant les vacances, pour que je puisse prendre le temps de voir grandir et s'épanouir mes enfants en échangeant un regard complice avec ma femme.
Il faut que j'arrête.
Que j'arrête d'être un idéaliste.
"Je m'en irai dormir dans le paradis blanc, où les nuits sont si longues qu'on en oublie le temps tout seul avec le vent. Comme dans mes rêves d'enfant" (Paradis blanc, Michel Berger)
Il faut que j'arrête.
Que j'arrête d'être un idéaliste.
Il a neigé il y a quelques jours.
C'est beau la nature quand elle est recouverte de son manteau blanc.
Et puis, il a beau faire gris dans le ciel, ce blanc renvoie un peu de lumière très appréciable.
J'aimerais m'installer sur un banc, et contempler la nature.
Dans mon monde idéal, j'aurais le temps de faire ça quand je veux, comme je veux.
Il faut que j'arrête.
Que j'arrête d'être un idéaliste.
"Est-ce qu'on a vraiment tout fait quand on a fait de son mieux ? Qu'est-ce qu'il restera de tout ça, dans un siècle ou deux ?" (Je laisse, Michel Fugain)
Dans la prise en charge de mes patients, j'essaie de faire pour le mieux.
Mais je ne suis qu'un homme "normal" (terme à la mode ces temps-ci) avec des défauts. Je suis sujet à la fatigue, comme tout le monde.
J'essaie de faire preuve d'empathie avec mes patients. Je mets de côté mes problèmes, mon stress et ma fatigue, et suis 100% disponible.
Enfin, ça c'est dans ma conception idéale de ce que je suis et du médecin que j'espère être.
Parce que parfois, je suis fatigué. Parfois, je suis assailli de demandes diverses et variées qui n'ont pas lieu d'être et que se battre pour les refuser est épuisant, alors que tout accepter est renoncer à ses propres valeurs.
Parfois, j'ai envie de tout envoyer promener. Après tout, je suis encore à même de décider ce que je suis en mesure d'accepter ou non.
Parfois, j'essaye de comprendre pourquoi les patients sont aussi insistants (voire parfois vraiment désagréables). Comprendre leurs représentations, leurs motivations.
Ne pas me braquer, même quand ils manquent de courtoisie. Heureusement pour moi, ce n'est pas fréquent.
Mais épuisant.
Alors je fais de mon mieux.Est-ce que seulement j'y arrive ?
Il faut que j'arrête.
Que j'arrête d'être un idéaliste.
"Respectueux et reconnaissant envers mes Maîtres, je rendrai à leurs enfants l'instruction que j'ai reçue de leurs pères" (Serment d'Hippocrate)
Dans mon monde idéal, je serais enseignant de médecine générale.
Les patients comprendraient tous que je suis parfois absent pour enseigner et former les médecins qui les soigneront, eux, demain.
Dans mon monde idéal, on arrêterait de considérer la médecine générale comme une sous-spécialité, ou une spécialité de seconde zone. On arrêterait d'ailleurs de parler de généralistes d'un côté et de spécialistes de l'autre puisque tous les médecins seraient spécialistes et chacun dans un domaine différent.
Dans mon monde idéal, il n'y aurait pas de frein à la construction d'une vraie filière universitaire de médecine générale (ou FUMG). Chacun des acteurs de l'université comprenant l'intérêt que nous avons tous à promouvoir une médecine de soins primaires non pas en opposition aux autres, mais bel et bien en collaboration avec tous, au bénéfice unique du patient.
Dans mon monde idéal, il y aurait encore moins de freins à Lille qu'ailleurs.
Il faut que j'arrête.
Que j'arrête d'être un idéaliste.
"Rendez-vous dans un autre monde ou dans une autre vie, quand les nuits seront plus longues plus longues que mes nuits. Et mourir, oh mourir, mais de vivre et d'envie. Rendez-vous quand j'aurai dévoré mes appétits" (Dans un autre monde, Céline Dion)
Oui, l'herbe est plus verte ailleurs.
C'est sûr.
Ce serait idéal.
J'y ai déjà pensé : aller exercer au Québec. Idéalement ce serait même aux Etats-Unis. J'en ai parlé un peu ici
Mais je sais bien que ce serait remplacer certains problèmes par d'autres. Mais vu d'ici, j'ai l'impression que le médecin de médecine familiale (comprenez "médecin généraliste") est plus considéré qu'ici.
Il faut que j'arrête.
Que j'arrête d'être un idéaliste.
"Only human, made of flesh, made of sand, made of human" (Only human, Jason Mraz)
Dans mon monde idéal, je ne serais jamais malade, jamais fatigué, jamais de mauvaise humeur, je n'aurais jamais faim ni soif.
Du coup, je n'aurais jamais besoin de me vider la vessie.
Et pas besoin de la remplir non plus pour éviter les calculs rénaux.
Je serais même Superman, mon idole quand j'étais môme.
Il faut que j'arrête.
Que j'arrête d'être un idéaliste.
"On dirait le sud, le temps dure longtemps. Et la vie sûrement, plus d'un million d'années. Et toujours en été" (Le sud, Nino Ferrer)
Dans mon monde idéal, il ferait toujours beau pendant mes vacances.
Dans mon monde idéal, il n'y aurait pas de tempête prénommée Sandy pour perturber mon séjour à New-York.
Dans mon monde idéal, les patients n'essaieraient pas de me faire culpabiliser d'être "encore" en vacances.
Dans mon monde idéal, le temps passerait lentement pendant les vacances, pour que je puisse prendre le temps de voir grandir et s'épanouir mes enfants en échangeant un regard complice avec ma femme.
Il faut que j'arrête.
Que j'arrête d'être un idéaliste.
"Je m'en irai dormir dans le paradis blanc, où les nuits sont si longues qu'on en oublie le temps tout seul avec le vent. Comme dans mes rêves d'enfant" (Paradis blanc, Michel Berger)
Il faut que j'arrête.
Que j'arrête d'être un idéaliste.
mercredi 2 janvier 2013
This woman's work
"I should be crying but I just can't let it show, I should be hoping but I can't stop thinking of all the things I should've said that I never said. All the things we should've done that we never did. All the things I should've given but I didn't" (This woman's work, Kate Bush)
(Je devrais pleurer mais je ne peux pas le montrer, je devrais espérer mais je ne peux pas m'arrêter de penser à tout ce que j'aurais dû dire et que je n'ai pas dit. Tout ce qu'on aurait dû faire et que nous n'avons jamais fait. Tout ce que j'aurais dû mais que je n'ai pas donné)
Début janvier 2003.
6ème mois d'une grossesse difficile.
Tellement différente de la première grossesse.
Beaucoup plus de fatigue. Inhabituelle. Je ne pense pas qu'elle présageait de ce qui allait se passer, mais elle était bien présente.
Le cap des 26 semaines était passé. Ce fameux cap qui n'est que statistique, mais qui réconforte en se disant que quoi qu'il arrive, on pourra essayer de se battre pour ce petit bonhomme.
Oui c'était un bonhomme qui était prévu. Un futur petit zèbre.
28 semaines.
Je suis alors interne en premier semestre aux urgences de Dunkerque. A une heure de route de la maison. Le stage se passe bien. J'y apprends beaucoup. Je m'autonomise.
Le stage fonctionne par gardes de 12h ou de 24 heures.
Mes co-internes ont gentiment accepté que je regroupe une bonne partie de mes gardes en janvier et février, pour être un peu plus disponible à partir de mi-mars. A l'arrivée prévue du zèbre.
Jour de repos, petite virée à quelques minutes de la maison pour tenter de choisir définitivement les meubles de la future chambre du zèbre.
Toujours cette fatigue, mais toujours cette envie de la surmonter. Je retrouve bien là le trait de caractère qui m'a toujours plu chez elle. Cette espèce de force intérieure et de dynamisme qui a tendance à déteindre sur moi.
A peine arrivés là-bas, son visage change. Un écoulement me dit-elle. Bizarre.
Nous rebroussons chemin, allons déposer la première zébrette chez ses grands-parents et allons tout droit à la maternité. Une petite vérification. Histoire de se rassurer un peu.
Nous sommes très bien accueillis, comme toujours là-bas. La sage-femme nous explique qu'elle va faire un prélèvement. Et que l'espèce de coton-tige utilisé virera au bleu s'il y a présence de liquide amniotique.
Bleu.
La sentence apparaît immédiatement.
Hospitalisation. Celestène pour accélérer la maturation des poumons du zèbre, au cas où. Interdiction formelle de se lever.
Echographie réalisée dans la foulée. Le zèbre va bien. Il a toujours assez de liquide autour de lui. Mais l'inquiétude vient du placenta.
Le "liseré de sécurité" n'est plus là paraît-il. Le placenta a poursuivi son développement dans la cicatrice de la première césarienne. Il s'est tellement développé qu'il s'est infiltré dans la cicatrice et menace, pour caricaturer un peu, de se développer au travers de l'utérus.
Futur zèbre est un peu trop jeune pour sortir maintenant, mais sa maman ne pourra pas attendre trop longtemps non plus, car le risque devient peu à peu vital pour elle aussi.
Maman sera donc transférée au CHRU de Lille. Première maternité d'Europe m'avait-on appris. C'est un peu plus rassurant. Surtout que le transfert se fait un dimanche, et que je suis de garde 24 heures à Dunkerque.
Quelques jours de plus allongée.
Quelques jours où j'essaye de me faire tout petit. Pas trop envie de fanfaronner auprès de l'équipe soignante du CHRU. Je suis interne. Mais je fais toute confiance en l'équipe sur place.
Enfin, jusqu'au moment où une sage femme arrive.
Quelle différence avec celle qui nous avait accueillie le jour de la rupture de la poche des eaux. Elle est froide. Hautaine même.
"- Je viens pour vous faire le monitoring
- Ah d'accord. Alors depuis la rupture de la poche, mon bébé est sur la partie droite de mon ventre. Comme cela, vous savez ou cherch...
- C'est bon je connais mon métier."
Grand silence. Elle se met à chercher à gauche. Aucune activité cardiaque pouvant être enregistrée de ce côté. Au bout de quasi 10 minutes, elle se met à chercher à droite, exactement là où Maman zèbre l'avait indiqué. Et là, pas de souci.
En début d'après-midi, elle revient.
"- Je reviens pour un autre monitoring
- Ah bon ? Mais j'avais rendez-vous pour une écho avec le Pr. il me semble.
- Ah ? (elle regarde dans le dossier médical) Ah oui, c'est vrai. C'est au rez-de-chaussée, vous pouvez y aller
- (J'interviens, rompant ainsi avec ce devoir de réserve que je m'étais imposé) Mais, depuis 10 jours elle est allongée avec interdiction formelle de se lever et là, vous me dites qu'elle doit y aller en marchant ??
- (Soupir de la profesionnelle de la profession) Bon, d'accord, je vous appelle un brancardier".
L'échographie se passe bien. Hormis le fait que le brancard ne passait pas la porte de la salle d'échographie et que Maman zèbre a dû se lever pour quelques pas quand même. La porte de la salle n'est pas prévue pour faire passer le brancard.
Première maternité d'Europe...
Le Pr Yann Robert (je le cite nommément car il a été charmant. Très humain. Et je l'en remercie sincèrement encore. Il a été une forme de rayon de soleil pour nous ce jour là), nous indique que oui le placenta a trop progressé. Que l'accouchement ne pourra plus attendre longtemps. Il faudra monter des sondes pour emboliser les artères utérines. Histoire de limiter le risque hémorragique au moment de l'accouchement.
Remontée dans la chambre. Un peu abasourdis.
L'interne de gynéco-obstétrique arrive dans la chambre.
Nous avons des questions à poser. J'avoue que cela dépasse largement mon domaine de compétence et que j'aimerais des éclaicissements.
"- Comment cela va se passer pour la mise en place des sondes d'embolisation ?
- Quoi ? Qui vous a dit cela ?
- Le Pr. Robert en échographie. C'est juste pour savoir comment les choses vont se dérouler.
- (Sur un ton particulièrement pédant) Nan, mais il n'y a pas de sondes d'embolisation à chaque fois. N'importe quoi"
Ok, ok. Bon, j'ai peut-être mal compris après tout. Je suis un peu déboussolé. Maman zèbre encore plus. Oui, c'est quand même de son corps que l'on parle aussi là.
Je me décide à me lever, et à retourner voir l'interne. Après tout, je vais peut être sortir la carte "je suis interne, je peux peut être comprendre deux ou trois choses de plus si vous vous en donnez la peine".
Je vois l'interne au fond de la salle centrale du service. Je demande à une sage femme si elle peut me l'appeler car j'ai encore des questions.
Elle va la chercher. Je l'entends lui dire :
"Le Mr de la chambre XXX aimerait te poser d'autres questions"
Je vois cette "collègue" d'une autre spécialité pousser un grand soupir en se retournant, lever les yeux au ciel juste au moment où elle croise mon regard. Oui, j'ai bien vu à quel point répondre à mes interrogations te faisait plaisir. Merci de ton soutien, chère collègue.
J'aurais juste le droit à "Bon, c'est bon, elle va avoir des sondes d'embolisation. Elles seront posées en service de radiologie interventionnelle".
Je n'attendais pas plus de renseignements. Pas d'excuse non plus. Mais bon, j'ai d'autres préoccupations pour tenter de discuter courtoisie et communication avec le patient et sa famille.
30 semaines + 3 jours
J'ai passé la nuit sur place. Je pars pour une garde de 12 heures à Dunkerque. Je serre Maman zèbre dans mes bras avant de partir.
8h30. Début de ma journée à sur place.
8h45 Appel de Maman zèbre.
"Bon, à priori ils vont prévoir l'accouchement dans les 48 heures. Toute l'équipe est présente et disponible dans ce créneau là"
Tant mieux. J'ai 48 heures devant moi justement. Après cette garde de 12 heures, deux jours de repos qui vont tomber au bon moment.
8h50 Nouvel appel de Maman zèbre.
"Bon, finalement, c'est aujourd'hui. Je pars pour 10h au service de radio interventionnelle poser les sondes et la césarienne aura lieu cet après-midi"
J'en discute avec ma chef du jour qui me regarde un peu surprise en me disant "Et tu attends quoi pour partir et aller avec elle ? Allez, file, on se débrouillera !"
Sur la route, je conduis prudemment. J'espère seulement que j'arriverai à temps. Je ne peux pas me dire que ce matin était peut être le dernier matin avant longtemps. Ou le dernier matin, tout court.
J'arrive in extremis dans sa chambre au moment même où le brancardier vient la chercher. Elle est visiblement soulagée de me voir. C'est réciproque.
Transfert dans le service de radio. Elle est entre les mains du Pr Beregi. Encore un que je cite. Pour les mêmes raisons. On peut donc être professeur et humain. Et heureusement d'ailleurs.
13h
"I know you have a little life in you yet. I know you have a lot of strengh left" (This woman's work, Kate Bush).
(Je sais que tu as encore une petite vie en toi. Je sais qu'il te reste encore beaucoup de force)
Tout s'enchaîne très vite.
Arrivée en salle de césarienne, tout le monde est prêt.
Je croise un ancien chef de gynéco quand j'étais externe. Il va être l'un des opérateurs. Je suis un peu plus rassuré. Jean-Philippe et N'Daye, je les connais bien. Je leur fais confiance.
J'embrasse Maman zèbre. Un regard. Elle sait ce que je pense. Je sais ce qu'elle pense.
"A tout à l'heure" lui dis-je. Je souris. Le sourire le plus difficile que j'aie eu à faire je crois bien. Je me voulais rassurant. Je me suis bien gardé de lui décrire tous les risques possibles de l'intervention. J'en regretterais presque d'être médecin. J'aurais peut-être été plus candide. Moins inquiet car moins conscient.
Petit zèbre naît très vite. 14h42. Pour une césarienne qui a commencé à 14h.
Je l'ai entendu pleurer de la salle où j'attendais. Petite photo pour immortaliser la naissance faite par un membre de l'équipe.
"Vous verrez, dans quelques années, cette photo sera un bon souvenir, vous oublierez tout le reste".
Je l'ai toujours, en effet.
"Matthieu. Bon, on a hésité. On a tenté d'éviter l'hystérectomie (ablation de l'utérus) car le risque hémorragique est trop grand. Alors on a embolisé les artères utérines, mais ça n'a pas marché complètement. Du coup, on va tenter quelque chose, qui n'a pas encore été fait ici, mais à Paris seulement. On va laisser le placenta en place et surveiller régulièrement"
Alors cette phrase là, je ne suis pas sûr que ce soit celle qui m'ait le plus rassuré...
Je suis conduit dans la salle de détente des médecins pour attendre un peu. Un autre homme est là-bas. Je devine que c'est un papa aussi. Il est habillé comme moi.
S'en suit une discussion un peu surréaliste. Il m'adresse la parole :
"- Ma fille est née. Ma femme va être transportée en réanimation. Elle a fait une grosse embolie pulmonaire d'après ce que m'ont dit les médecins... Et vous ?
- Mon fils est né. Mais ils ne peuvent pas enlever le placenta sans risquer une hémorragie. Ils ne peuvent pas enlever l'utérus non plus. Alors ils vont le laisser en place."
Un peu la quatrième dimension.
Entre temps, zèbre va bien. On l'a conduit en service de réanimation pour le surveiller de près, mais il respire bien. Et tout seul. Et il pèse quand même 1,4 kg, ce qui n'est pas mal du tout.
19h
Maman zèbre arrive en salle de réveil. Elle est là. Bien là. Dans un demi-sommeil elle me demande si elle a encore son utérus. Je lui réponds "C'est compliqué. Je t'expliquerai" et elle se rendort.
Jean-Philippe vient me chercher. Il m'explique comment tout s'est passé. La surveillance à venir. La double antibiothérapie qui va être donnée pendant quelques jours.
Nous remontons dans "la chambre à trois lits" sorte de mini-réa dans le service de grossesse pathologique. Maman zèbre sera suivie de près. Tant mieux.
Machinalement, je jette un oeil à sa feuille de température.
Un antibiotique. Un seul ? Ah... Jean-Philippe a changé de protocole sans doute.
Je me risque à poser la question à la sage-femme-hautaine-du-premier-jour.
"- (toujours le même air hautain) Oh c'est bon elle a son antibiotique !
- Oui j'ai vu, mais Jean-Philippe Lucot m'avait dit qu'elle en aurait deux. Donc je veux juste savoir s'il a modifié son traitement, c'est tout.
- Puisque je vous dit qu'elle a son antibiotique
- Oui. Mais elle devait en avoir deux. Elle en a un. Je veux juste être sûr que ce soit voulu. Rien de plus."
Elle appelle Jean-Philippe. Trois minutes plus tard, elle arrive pour brancher une perfusion avec le deuxième antibiotique.
Décidément, je me dis que la santé est aussi une question de chance. Si je n'avais pas été du métier, je n'aurais rien vu. Est-ce que cela aurait changé quelque chose ? Je préfère ne pas le savoir.
"I should be hoping but I can't stop thinking of [...] all the things that you needed from me, all the things that you wanted from me. All the things I should've given but I didn't. Oh darling, make it go away. Just make it go away, now." (This woman's work, Kate Bush)
(Je devrais espérer mais je ne peux m'arrêter de penser à tout ce que tu avais besoin que je t'apporte, tout ce que tu voulais de moi. Tout ce que j'aurais dû mais que je n'ai pas donné. Oh ma chérie, fais partir tout cela. Fais simplement partir tout cela, maintenant".
Elle a récupéré vite. Non sans douleur. Non sans petites anecdotes dont nous rions aujourd'hui :
"- Je pars me chercher à manger et prendre un peu l'air
- D'accord
- (Après m'être absenté près d'une heure, à mon retour, elle se réveille : ) Bah alors, tu ne vas pas te chercher à manger ?"
Je l'ai poussée un peu. "Viens on va marcher juste dans le couloir. Juste l'aller-retour". J'ai bien vu qu'elle me maudissait à ce moment là. Que ces yeux me disaient "J'aimerais bien t'y voir un peu". Mais elle l'a fait, sans rien dire. Cette énergie et ce dynamisme étaient toujours là. Je les voyais revenir peu à peu. Leur retour me rassurait.
Zèbre allait bien.
Il grandissait. Grossissait.
Maman zèbre a pu allaiter. Pas tout de suite. Le placenta était toujours là. Il bloquait l'allaitement. Mais elle a tenu bon. Et le jour où le placenta a cessé de bloquer l'allaitement, petit zèbre que nous avions récupéré à la maison, a pu boire autant qu'il voulait.
"Chante la vie, chante, comme si tu devais mourir demain" (Chante, Michel Fugain)
Beaucoup de chance. Une bonne étoile sans doute.
Nous avons repris nos vies. La sérénité est revenue dans notre foyer malgré tous ces évènements.
Notre vision de la vie a changé. Profondément.
Qui sait de quoi demain sera fait. Qui sait si nous serons encore là pour en parler.
Nous restons, du moins j'en ai l'impression, ouverts aux autres. Mais nous savons aussi que tout peut basculer d'un jour à l'autre.
Cela permet de relativiser beaucoup. De prioriser aussi.
2007
Nous avons recroisé la route du Pr Robert. Il ne travaillait plus au CHRU. Il nous en a expliqué les raisons. Mais nous étions ravis de le retrouver.
"Si je ne vous avais pas fait moi-même l'échographie avant votre accouchement et l'IRM après, je jurerais presque que votre utérus est redevenu parfaitement normal"
En tout cas, suffisamment pour que nous puissions envisager d'agrandir la famille.
2008
Au terme d'une grossesse suivie de près, nous avons accueilli zébrette. Sans fatigue. Sans stress.
Avec beaucoup d'amour.
Et beaucoup de chance.
(Je devrais pleurer mais je ne peux pas le montrer, je devrais espérer mais je ne peux pas m'arrêter de penser à tout ce que j'aurais dû dire et que je n'ai pas dit. Tout ce qu'on aurait dû faire et que nous n'avons jamais fait. Tout ce que j'aurais dû mais que je n'ai pas donné)
Début janvier 2003.
6ème mois d'une grossesse difficile.
Tellement différente de la première grossesse.
Beaucoup plus de fatigue. Inhabituelle. Je ne pense pas qu'elle présageait de ce qui allait se passer, mais elle était bien présente.
Le cap des 26 semaines était passé. Ce fameux cap qui n'est que statistique, mais qui réconforte en se disant que quoi qu'il arrive, on pourra essayer de se battre pour ce petit bonhomme.
Oui c'était un bonhomme qui était prévu. Un futur petit zèbre.
28 semaines.
Je suis alors interne en premier semestre aux urgences de Dunkerque. A une heure de route de la maison. Le stage se passe bien. J'y apprends beaucoup. Je m'autonomise.
Le stage fonctionne par gardes de 12h ou de 24 heures.
Mes co-internes ont gentiment accepté que je regroupe une bonne partie de mes gardes en janvier et février, pour être un peu plus disponible à partir de mi-mars. A l'arrivée prévue du zèbre.
Jour de repos, petite virée à quelques minutes de la maison pour tenter de choisir définitivement les meubles de la future chambre du zèbre.
Toujours cette fatigue, mais toujours cette envie de la surmonter. Je retrouve bien là le trait de caractère qui m'a toujours plu chez elle. Cette espèce de force intérieure et de dynamisme qui a tendance à déteindre sur moi.
A peine arrivés là-bas, son visage change. Un écoulement me dit-elle. Bizarre.
Nous rebroussons chemin, allons déposer la première zébrette chez ses grands-parents et allons tout droit à la maternité. Une petite vérification. Histoire de se rassurer un peu.
Nous sommes très bien accueillis, comme toujours là-bas. La sage-femme nous explique qu'elle va faire un prélèvement. Et que l'espèce de coton-tige utilisé virera au bleu s'il y a présence de liquide amniotique.
Bleu.
La sentence apparaît immédiatement.
Hospitalisation. Celestène pour accélérer la maturation des poumons du zèbre, au cas où. Interdiction formelle de se lever.
Echographie réalisée dans la foulée. Le zèbre va bien. Il a toujours assez de liquide autour de lui. Mais l'inquiétude vient du placenta.
Le "liseré de sécurité" n'est plus là paraît-il. Le placenta a poursuivi son développement dans la cicatrice de la première césarienne. Il s'est tellement développé qu'il s'est infiltré dans la cicatrice et menace, pour caricaturer un peu, de se développer au travers de l'utérus.
Futur zèbre est un peu trop jeune pour sortir maintenant, mais sa maman ne pourra pas attendre trop longtemps non plus, car le risque devient peu à peu vital pour elle aussi.
Maman sera donc transférée au CHRU de Lille. Première maternité d'Europe m'avait-on appris. C'est un peu plus rassurant. Surtout que le transfert se fait un dimanche, et que je suis de garde 24 heures à Dunkerque.
Quelques jours de plus allongée.
Quelques jours où j'essaye de me faire tout petit. Pas trop envie de fanfaronner auprès de l'équipe soignante du CHRU. Je suis interne. Mais je fais toute confiance en l'équipe sur place.
Enfin, jusqu'au moment où une sage femme arrive.
Quelle différence avec celle qui nous avait accueillie le jour de la rupture de la poche des eaux. Elle est froide. Hautaine même.
"- Je viens pour vous faire le monitoring
- Ah d'accord. Alors depuis la rupture de la poche, mon bébé est sur la partie droite de mon ventre. Comme cela, vous savez ou cherch...
- C'est bon je connais mon métier."
Grand silence. Elle se met à chercher à gauche. Aucune activité cardiaque pouvant être enregistrée de ce côté. Au bout de quasi 10 minutes, elle se met à chercher à droite, exactement là où Maman zèbre l'avait indiqué. Et là, pas de souci.
En début d'après-midi, elle revient.
"- Je reviens pour un autre monitoring
- Ah bon ? Mais j'avais rendez-vous pour une écho avec le Pr. il me semble.
- Ah ? (elle regarde dans le dossier médical) Ah oui, c'est vrai. C'est au rez-de-chaussée, vous pouvez y aller
- (J'interviens, rompant ainsi avec ce devoir de réserve que je m'étais imposé) Mais, depuis 10 jours elle est allongée avec interdiction formelle de se lever et là, vous me dites qu'elle doit y aller en marchant ??
- (Soupir de la profesionnelle de la profession) Bon, d'accord, je vous appelle un brancardier".
L'échographie se passe bien. Hormis le fait que le brancard ne passait pas la porte de la salle d'échographie et que Maman zèbre a dû se lever pour quelques pas quand même. La porte de la salle n'est pas prévue pour faire passer le brancard.
Première maternité d'Europe...
Le Pr Yann Robert (je le cite nommément car il a été charmant. Très humain. Et je l'en remercie sincèrement encore. Il a été une forme de rayon de soleil pour nous ce jour là), nous indique que oui le placenta a trop progressé. Que l'accouchement ne pourra plus attendre longtemps. Il faudra monter des sondes pour emboliser les artères utérines. Histoire de limiter le risque hémorragique au moment de l'accouchement.
Remontée dans la chambre. Un peu abasourdis.
L'interne de gynéco-obstétrique arrive dans la chambre.
Nous avons des questions à poser. J'avoue que cela dépasse largement mon domaine de compétence et que j'aimerais des éclaicissements.
"- Comment cela va se passer pour la mise en place des sondes d'embolisation ?
- Quoi ? Qui vous a dit cela ?
- Le Pr. Robert en échographie. C'est juste pour savoir comment les choses vont se dérouler.
- (Sur un ton particulièrement pédant) Nan, mais il n'y a pas de sondes d'embolisation à chaque fois. N'importe quoi"
Ok, ok. Bon, j'ai peut-être mal compris après tout. Je suis un peu déboussolé. Maman zèbre encore plus. Oui, c'est quand même de son corps que l'on parle aussi là.
Je me décide à me lever, et à retourner voir l'interne. Après tout, je vais peut être sortir la carte "je suis interne, je peux peut être comprendre deux ou trois choses de plus si vous vous en donnez la peine".
Je vois l'interne au fond de la salle centrale du service. Je demande à une sage femme si elle peut me l'appeler car j'ai encore des questions.
Elle va la chercher. Je l'entends lui dire :
"Le Mr de la chambre XXX aimerait te poser d'autres questions"
Je vois cette "collègue" d'une autre spécialité pousser un grand soupir en se retournant, lever les yeux au ciel juste au moment où elle croise mon regard. Oui, j'ai bien vu à quel point répondre à mes interrogations te faisait plaisir. Merci de ton soutien, chère collègue.
J'aurais juste le droit à "Bon, c'est bon, elle va avoir des sondes d'embolisation. Elles seront posées en service de radiologie interventionnelle".
Je n'attendais pas plus de renseignements. Pas d'excuse non plus. Mais bon, j'ai d'autres préoccupations pour tenter de discuter courtoisie et communication avec le patient et sa famille.
30 semaines + 3 jours
J'ai passé la nuit sur place. Je pars pour une garde de 12 heures à Dunkerque. Je serre Maman zèbre dans mes bras avant de partir.
8h30. Début de ma journée à sur place.
8h45 Appel de Maman zèbre.
"Bon, à priori ils vont prévoir l'accouchement dans les 48 heures. Toute l'équipe est présente et disponible dans ce créneau là"
Tant mieux. J'ai 48 heures devant moi justement. Après cette garde de 12 heures, deux jours de repos qui vont tomber au bon moment.
8h50 Nouvel appel de Maman zèbre.
"Bon, finalement, c'est aujourd'hui. Je pars pour 10h au service de radio interventionnelle poser les sondes et la césarienne aura lieu cet après-midi"
J'en discute avec ma chef du jour qui me regarde un peu surprise en me disant "Et tu attends quoi pour partir et aller avec elle ? Allez, file, on se débrouillera !"
Sur la route, je conduis prudemment. J'espère seulement que j'arriverai à temps. Je ne peux pas me dire que ce matin était peut être le dernier matin avant longtemps. Ou le dernier matin, tout court.
J'arrive in extremis dans sa chambre au moment même où le brancardier vient la chercher. Elle est visiblement soulagée de me voir. C'est réciproque.
Transfert dans le service de radio. Elle est entre les mains du Pr Beregi. Encore un que je cite. Pour les mêmes raisons. On peut donc être professeur et humain. Et heureusement d'ailleurs.
13h
"I know you have a little life in you yet. I know you have a lot of strengh left" (This woman's work, Kate Bush).
(Je sais que tu as encore une petite vie en toi. Je sais qu'il te reste encore beaucoup de force)
Tout s'enchaîne très vite.
Arrivée en salle de césarienne, tout le monde est prêt.
Je croise un ancien chef de gynéco quand j'étais externe. Il va être l'un des opérateurs. Je suis un peu plus rassuré. Jean-Philippe et N'Daye, je les connais bien. Je leur fais confiance.
J'embrasse Maman zèbre. Un regard. Elle sait ce que je pense. Je sais ce qu'elle pense.
"A tout à l'heure" lui dis-je. Je souris. Le sourire le plus difficile que j'aie eu à faire je crois bien. Je me voulais rassurant. Je me suis bien gardé de lui décrire tous les risques possibles de l'intervention. J'en regretterais presque d'être médecin. J'aurais peut-être été plus candide. Moins inquiet car moins conscient.
Petit zèbre naît très vite. 14h42. Pour une césarienne qui a commencé à 14h.
Je l'ai entendu pleurer de la salle où j'attendais. Petite photo pour immortaliser la naissance faite par un membre de l'équipe.
"Vous verrez, dans quelques années, cette photo sera un bon souvenir, vous oublierez tout le reste".
Je l'ai toujours, en effet.
"Matthieu. Bon, on a hésité. On a tenté d'éviter l'hystérectomie (ablation de l'utérus) car le risque hémorragique est trop grand. Alors on a embolisé les artères utérines, mais ça n'a pas marché complètement. Du coup, on va tenter quelque chose, qui n'a pas encore été fait ici, mais à Paris seulement. On va laisser le placenta en place et surveiller régulièrement"
Alors cette phrase là, je ne suis pas sûr que ce soit celle qui m'ait le plus rassuré...
Je suis conduit dans la salle de détente des médecins pour attendre un peu. Un autre homme est là-bas. Je devine que c'est un papa aussi. Il est habillé comme moi.
S'en suit une discussion un peu surréaliste. Il m'adresse la parole :
"- Ma fille est née. Ma femme va être transportée en réanimation. Elle a fait une grosse embolie pulmonaire d'après ce que m'ont dit les médecins... Et vous ?
- Mon fils est né. Mais ils ne peuvent pas enlever le placenta sans risquer une hémorragie. Ils ne peuvent pas enlever l'utérus non plus. Alors ils vont le laisser en place."
Un peu la quatrième dimension.
Entre temps, zèbre va bien. On l'a conduit en service de réanimation pour le surveiller de près, mais il respire bien. Et tout seul. Et il pèse quand même 1,4 kg, ce qui n'est pas mal du tout.
19h
Maman zèbre arrive en salle de réveil. Elle est là. Bien là. Dans un demi-sommeil elle me demande si elle a encore son utérus. Je lui réponds "C'est compliqué. Je t'expliquerai" et elle se rendort.
Jean-Philippe vient me chercher. Il m'explique comment tout s'est passé. La surveillance à venir. La double antibiothérapie qui va être donnée pendant quelques jours.
Nous remontons dans "la chambre à trois lits" sorte de mini-réa dans le service de grossesse pathologique. Maman zèbre sera suivie de près. Tant mieux.
Machinalement, je jette un oeil à sa feuille de température.
Un antibiotique. Un seul ? Ah... Jean-Philippe a changé de protocole sans doute.
Je me risque à poser la question à la sage-femme-hautaine-du-premier-jour.
"- (toujours le même air hautain) Oh c'est bon elle a son antibiotique !
- Oui j'ai vu, mais Jean-Philippe Lucot m'avait dit qu'elle en aurait deux. Donc je veux juste savoir s'il a modifié son traitement, c'est tout.
- Puisque je vous dit qu'elle a son antibiotique
- Oui. Mais elle devait en avoir deux. Elle en a un. Je veux juste être sûr que ce soit voulu. Rien de plus."
Elle appelle Jean-Philippe. Trois minutes plus tard, elle arrive pour brancher une perfusion avec le deuxième antibiotique.
Décidément, je me dis que la santé est aussi une question de chance. Si je n'avais pas été du métier, je n'aurais rien vu. Est-ce que cela aurait changé quelque chose ? Je préfère ne pas le savoir.
"I should be hoping but I can't stop thinking of [...] all the things that you needed from me, all the things that you wanted from me. All the things I should've given but I didn't. Oh darling, make it go away. Just make it go away, now." (This woman's work, Kate Bush)
(Je devrais espérer mais je ne peux m'arrêter de penser à tout ce que tu avais besoin que je t'apporte, tout ce que tu voulais de moi. Tout ce que j'aurais dû mais que je n'ai pas donné. Oh ma chérie, fais partir tout cela. Fais simplement partir tout cela, maintenant".
Elle a récupéré vite. Non sans douleur. Non sans petites anecdotes dont nous rions aujourd'hui :
"- Je pars me chercher à manger et prendre un peu l'air
- D'accord
- (Après m'être absenté près d'une heure, à mon retour, elle se réveille : ) Bah alors, tu ne vas pas te chercher à manger ?"
Je l'ai poussée un peu. "Viens on va marcher juste dans le couloir. Juste l'aller-retour". J'ai bien vu qu'elle me maudissait à ce moment là. Que ces yeux me disaient "J'aimerais bien t'y voir un peu". Mais elle l'a fait, sans rien dire. Cette énergie et ce dynamisme étaient toujours là. Je les voyais revenir peu à peu. Leur retour me rassurait.
Zèbre allait bien.
Il grandissait. Grossissait.
Maman zèbre a pu allaiter. Pas tout de suite. Le placenta était toujours là. Il bloquait l'allaitement. Mais elle a tenu bon. Et le jour où le placenta a cessé de bloquer l'allaitement, petit zèbre que nous avions récupéré à la maison, a pu boire autant qu'il voulait.
"Chante la vie, chante, comme si tu devais mourir demain" (Chante, Michel Fugain)
Beaucoup de chance. Une bonne étoile sans doute.
Nous avons repris nos vies. La sérénité est revenue dans notre foyer malgré tous ces évènements.
Notre vision de la vie a changé. Profondément.
Qui sait de quoi demain sera fait. Qui sait si nous serons encore là pour en parler.
Nous restons, du moins j'en ai l'impression, ouverts aux autres. Mais nous savons aussi que tout peut basculer d'un jour à l'autre.
Cela permet de relativiser beaucoup. De prioriser aussi.
2007
Nous avons recroisé la route du Pr Robert. Il ne travaillait plus au CHRU. Il nous en a expliqué les raisons. Mais nous étions ravis de le retrouver.
"Si je ne vous avais pas fait moi-même l'échographie avant votre accouchement et l'IRM après, je jurerais presque que votre utérus est redevenu parfaitement normal"
En tout cas, suffisamment pour que nous puissions envisager d'agrandir la famille.
2008
Au terme d'une grossesse suivie de près, nous avons accueilli zébrette. Sans fatigue. Sans stress.
Avec beaucoup d'amour.
Et beaucoup de chance.
lundi 31 décembre 2012
Bonnes résolutions
" 'Cause we’re only human. Oh yes we are, only human. If it’s our only excuse, do you think we’ll keep on being only human? Oh yes we are, only human, so far, so far" (Only human, Jason Mraz)
Il y a quelques jours, je lisais l'excellent billet de @docteurmilie ici .
Comme elle, j'aimerais pouvoir être parfait : toujours d'humeur égale, toujours souriant, toujours débordant d'énergie, toujours créatif.
J'aimerais aussi ne jamais râler ou ronchonner, ne jamais avoir de petits coups de blues, ne jamais avoir une crise de flemmingite aiguë.
Un médecin, ça se doit d'être parfait, tout le temps.
Un médecin a l'obligation de moyens, mais nous nous imposons, plus ou moins, une obligation de résultats.
J'aimerais tellement être tout le temps performant. Toujours savoir gérer mes patients de façon optimale.
Toujours être disponible, précis et clair quand je donne mes cours.
Bref, un monsieur zéro défaut.
Et pourtant, des défauts, j'en trimbale un sacré nombre. Plus ou moins gênants, plus ou moins encombrants, mais des défauts qui, je suppose, font de moi ce que je suis.
L'idéal serait peut-être d'avoir des défauts et ne pas s'en rendre compte pour donner l'illusion d'être parfait ?
Non, cela voudrait dire que l'on ne se connaîtrait pas suffisamment bien soi-même. J'ai déjà cité Socrate et son célèbre "Connais-toi toi-même". Je préfère me connaître, savoir à quoi je dois faire attention pour tenter de lisser ces aspérités.
D'un autre côté, les gens sans défaut, je n'en connais pas. Ou peu. Ou alors, je ne les connais pas assez pour savoir quels sont leurs défauts.
Parce que, il faut le reconnaître, quand on se rend compte que ceux que l'on côtoie et admire sont, eux-aussi, imparfaits, cela a quelque chose de rassurant. Une espèce de sensation de normalité qui nous envahit et nous fait dire que l'on n'est peut-être pas si mauvais en fin de compte.
"C'est ta chance, ta force, ta dissonance. Faudra remplacer tous les "pas de chance" par de l'intelligence. C'est ta chance, pas le choix. C'est ta chance, ta source, ta dissidence. Toujours prouver deux fois plus que les autres assoupis d'évidence, ta puissance naîtra là" (C'est ta chance, Jean-Jacques Goldman)
Ah, cette angoisse de performance, encore elle.
J'avais un maître de stage de médecine générale, au cours de mon internat, qui m'avait dit un jour une phrase qui m'avait choquée.
"Ton contrat de soins s'arrête au moment où tu honores ta part du contrat en prodiguant tes soins, et le patient la sienne en te règlant la consultation".
J'avais trouvé cela choquant parce que cela introduisait la notion de contrat, qui plus est, de contrat rémunéré.
Je ne suis pas certain de toujours réussir à m'appliquer cette notion.
J'ai du mal à clore un dossier difficile. J'entends par là, clore "psychologiquement".
Je ne compte plus les fois où je suis rentré énervé chez moi parce qu'un patient n'avait pas été pris en charge comme je l'aurais souhaité par un confrère, ou parce que je ne me suis pas estimé suffisamment bon dans ma prise en charge personnelle du patient. Et Pardon à ma petite femme qui m'accueille ces soirs là.
Quand il fait beau, et qu'il n'est pas trop tard (ce qui n'arrive pas très souvent, malheureusement), je mets les baskets et je file courir un peu dans la campagne mi-française mi-belge juste derrière chez moi. Je rentre un peu soulagé. Provisoirement, mais c'est toujours cela de pris.
Mais, je me sens bien souvent comme @Fluorette, dans son magnifique billet (ici).
Je n'arrive pas à tout chasser de mon esprit. Ce n'est pas facile. J'envie ceux qui ont un métier qui leur permet de ne plus y penser une fois franchie la porte de leur entreprise.
Je ne les envie que quelques secondes, parce que je sais que ce métier que j'ai choisi est celui qui me convient le mieux. Et je regretterais sans doute si je n'avais pas pu être médecin généraliste.
Alors, j'essaye de prendre sur moi, et de le montrer le moins possible à mon entourage. Pour qu'ils n'aient pas à subir les inconvénients de mon métier.
Mais ils me connaissent trop bien pour savoir décrypter mon visage et mes comportements et se rendre compte quand cela ne va pas.
Encore une fois, le mythe du mari et du père parfait restera un mythe.
Mais cela fait sûrement encore de moi celui que je suis.
En cette veille de Nouvelle Année, si je devais prendre une bonne résolution, ce serait sans doute d'apprendre à accepter les imperfections, et ne plus vouloir tout le temps les gommer.
Oui, si en 2013 j'y arrivais, ce serait parfait.
Il y a quelques jours, je lisais l'excellent billet de @docteurmilie ici .
Comme elle, j'aimerais pouvoir être parfait : toujours d'humeur égale, toujours souriant, toujours débordant d'énergie, toujours créatif.
J'aimerais aussi ne jamais râler ou ronchonner, ne jamais avoir de petits coups de blues, ne jamais avoir une crise de flemmingite aiguë.
Un médecin, ça se doit d'être parfait, tout le temps.
Un médecin a l'obligation de moyens, mais nous nous imposons, plus ou moins, une obligation de résultats.
J'aimerais tellement être tout le temps performant. Toujours savoir gérer mes patients de façon optimale.
Toujours être disponible, précis et clair quand je donne mes cours.
Bref, un monsieur zéro défaut.
Et pourtant, des défauts, j'en trimbale un sacré nombre. Plus ou moins gênants, plus ou moins encombrants, mais des défauts qui, je suppose, font de moi ce que je suis.
L'idéal serait peut-être d'avoir des défauts et ne pas s'en rendre compte pour donner l'illusion d'être parfait ?
Non, cela voudrait dire que l'on ne se connaîtrait pas suffisamment bien soi-même. J'ai déjà cité Socrate et son célèbre "Connais-toi toi-même". Je préfère me connaître, savoir à quoi je dois faire attention pour tenter de lisser ces aspérités.
D'un autre côté, les gens sans défaut, je n'en connais pas. Ou peu. Ou alors, je ne les connais pas assez pour savoir quels sont leurs défauts.
Parce que, il faut le reconnaître, quand on se rend compte que ceux que l'on côtoie et admire sont, eux-aussi, imparfaits, cela a quelque chose de rassurant. Une espèce de sensation de normalité qui nous envahit et nous fait dire que l'on n'est peut-être pas si mauvais en fin de compte.
"C'est ta chance, ta force, ta dissonance. Faudra remplacer tous les "pas de chance" par de l'intelligence. C'est ta chance, pas le choix. C'est ta chance, ta source, ta dissidence. Toujours prouver deux fois plus que les autres assoupis d'évidence, ta puissance naîtra là" (C'est ta chance, Jean-Jacques Goldman)
Ah, cette angoisse de performance, encore elle.
J'avais un maître de stage de médecine générale, au cours de mon internat, qui m'avait dit un jour une phrase qui m'avait choquée.
"Ton contrat de soins s'arrête au moment où tu honores ta part du contrat en prodiguant tes soins, et le patient la sienne en te règlant la consultation".
J'avais trouvé cela choquant parce que cela introduisait la notion de contrat, qui plus est, de contrat rémunéré.
Je ne suis pas certain de toujours réussir à m'appliquer cette notion.
J'ai du mal à clore un dossier difficile. J'entends par là, clore "psychologiquement".
Je ne compte plus les fois où je suis rentré énervé chez moi parce qu'un patient n'avait pas été pris en charge comme je l'aurais souhaité par un confrère, ou parce que je ne me suis pas estimé suffisamment bon dans ma prise en charge personnelle du patient. Et Pardon à ma petite femme qui m'accueille ces soirs là.
Quand il fait beau, et qu'il n'est pas trop tard (ce qui n'arrive pas très souvent, malheureusement), je mets les baskets et je file courir un peu dans la campagne mi-française mi-belge juste derrière chez moi. Je rentre un peu soulagé. Provisoirement, mais c'est toujours cela de pris.
Mais, je me sens bien souvent comme @Fluorette, dans son magnifique billet (ici).
Je n'arrive pas à tout chasser de mon esprit. Ce n'est pas facile. J'envie ceux qui ont un métier qui leur permet de ne plus y penser une fois franchie la porte de leur entreprise.
Je ne les envie que quelques secondes, parce que je sais que ce métier que j'ai choisi est celui qui me convient le mieux. Et je regretterais sans doute si je n'avais pas pu être médecin généraliste.
Alors, j'essaye de prendre sur moi, et de le montrer le moins possible à mon entourage. Pour qu'ils n'aient pas à subir les inconvénients de mon métier.
Mais ils me connaissent trop bien pour savoir décrypter mon visage et mes comportements et se rendre compte quand cela ne va pas.
Encore une fois, le mythe du mari et du père parfait restera un mythe.
Mais cela fait sûrement encore de moi celui que je suis.
En cette veille de Nouvelle Année, si je devais prendre une bonne résolution, ce serait sans doute d'apprendre à accepter les imperfections, et ne plus vouloir tout le temps les gommer.
Oui, si en 2013 j'y arrivais, ce serait parfait.
dimanche 16 décembre 2012
Le voyageur imprudent
"Pour des histoires que j'aime bien, j'ai parfois pris du retard, mais c'est rien. J'irai jusqu'au bout du chemin et quand ce sera la nuit noire, je serai bien" (Oh! J'cours tout seul, William Sheller)
J'aime bien prendre mon temps.
Quand j'accomplis quelque chose, je me soucie rarement du temps que cela va réellement me prendre.
Il faut que je sois intéressé, voire passionné, et je perds complètement la notion du temps.
Sinon, je vais toujours me dire que cela peut attendre et remettre la chose au lendemain. Bricoler attendra demain par exemple, tellement j'adore cela...
Je peux passer des heures à travailler une partition, par exemple.
Ça ne me dérange pas. Enfin à l'instant t ça ne me dérange pas.
La suite est parfois un peu difficile.
Ma chère et tendre me fera remarquer que j'ai passé beaucoup de temps là-dessus. Temps que, du coup, par ma faute, je n'ai pas passé en famille.
Et elle aura parfaitement raison.
Par contre, si je ne travaille pas cette partition, elle ne se fera pas toute seule. Et la chorale ne pourra pas apprendre un nouveau chant. Du coup, le travail réalisé sera de moins bonne qualité. Et ce sera de ma faute.
Je me retrouve un peu dans la situation d'un de mes livres préférés, Le voyageur imprudent, de René Barjavel : faire cette partition me permet d'assumer ma fonction de chef de choeur, mais m'accapare quelques heures. Ne pas la faire me rend disponible, mais je n'assume plus mes fonctions.
Une échappatoire existe : arrêter cet engagement. Mais, là, c'est mon trépied qui en prend un coup, et je ne peux pas jouer l'équilibriste.
Bref, une situation sans réelle solution...
Heureusement, dans mon métier, c'est complètement différent. Quoique...
J'aime bien, quand je reçois un patient en consultation et que le motif est un peu compliqué, essayer de prendre le temps de penser à tout.
Même si je suis persuadé qu'on ne peut jamais penser à tout, j'aime me dire que j'ai dû faire correctement mon métier en tentant d'aller au bout des choses.
Sauf que, ça me prend, dans ces cas là un peu plus d'un quart d'heure (et que mon planning est rempli avec un rendez-vous tous les quart d'heure).
Alors, dans une journée "normale" les patients se compensent un peu : on passe un peu plus de temps avec un patient qui présente plusieurs pathologies, et un peu moins avec celui qui a une simple infection virale.
Dernièrement, mes patients ont eu une fâcheuse tendance à ne pas se compenser...
Du coup, je suis en retard. Régulièrement.
Je ne compte plus les fois où les patients me font des réflexions. Parfois, je les prends en souriant. Parfois, je ne réagis pas. Parfois, plus rarement, essentiellement quand je suis fatigué, je m'énerve et je remets les patients en place... voire leur propose de changer de médecin.
Je ne sais pas comment font les confrères qui arrivent à être toujours à l'heure. J'aimerais bien être à l'heure. Cela serait synonyme d'être à l'heure pour rentrer le soir chez moi aussi... J'aimerais bien. Je n'y arrive pas.
Car si je me fixe comme objectif d'être à l'heure, je vais devoir aller un peu moins au fond des choses. Et je ne serai pas satisfait. Je n'aurai pas l'impression de bien faire mon travail.
Mais si je le fais bien (ou ai l'impression de bien le faire) je risque le retard à coup sûr.
Voyageur imprudent
Il y aurait bien une solution. Alléger mon planning de rendez-vous. Recevoir moins de patients, mais plus longtemps.
J'essaye déjà de laisser quelques quarts d'heure vides dans mon planning, en prévision d'un retard à compenser.
Mais avec cette absurdité du paiement à l'acte actuel, je ne peux pas multiplier ces plages vides, cela serait synonyme de dépôt de bilan pour mon activité libérale...
J'ai espoir que ce point puisse changer... un jour... restons optimiste... Un peu plus de forfait, un peu moins de paiement à l'acte.
"These wounds won't seem to heal, this pain is just real, there's just so much that time cannot erase" (My immortal, Evanescence)
Comment réussir à concilier le tout ?
Comment satisfaire à tout, tout le monde, tout le temps ?
Je ne suis pas là pour plaire, mais pour soigner.
Facile à dire.
Ce soir il m'est plus difficile de l'entendre, et encore plus de me l'appliquer.
Etre hyperactif est trop synonyme d'obligation de performance parfois.
"Lucie, Lucie dépêche-toi, on ne vit, on ne meurt qu'une fois" (Lucie, Pascal Obispo)
J'aimerais prendre mon temps pour ça aussi.
Mais là, pour le coup, je sais que la partie est perdue d'avance, même si j'espère que la partie sera longue.
Là, je veux bien être en retard. Très en retard même.
J'aime bien prendre mon temps.
Quand j'accomplis quelque chose, je me soucie rarement du temps que cela va réellement me prendre.
Il faut que je sois intéressé, voire passionné, et je perds complètement la notion du temps.
Sinon, je vais toujours me dire que cela peut attendre et remettre la chose au lendemain. Bricoler attendra demain par exemple, tellement j'adore cela...
Je peux passer des heures à travailler une partition, par exemple.
Ça ne me dérange pas. Enfin à l'instant t ça ne me dérange pas.
La suite est parfois un peu difficile.
Ma chère et tendre me fera remarquer que j'ai passé beaucoup de temps là-dessus. Temps que, du coup, par ma faute, je n'ai pas passé en famille.
Et elle aura parfaitement raison.
Par contre, si je ne travaille pas cette partition, elle ne se fera pas toute seule. Et la chorale ne pourra pas apprendre un nouveau chant. Du coup, le travail réalisé sera de moins bonne qualité. Et ce sera de ma faute.
Je me retrouve un peu dans la situation d'un de mes livres préférés, Le voyageur imprudent, de René Barjavel : faire cette partition me permet d'assumer ma fonction de chef de choeur, mais m'accapare quelques heures. Ne pas la faire me rend disponible, mais je n'assume plus mes fonctions.
Une échappatoire existe : arrêter cet engagement. Mais, là, c'est mon trépied qui en prend un coup, et je ne peux pas jouer l'équilibriste.
Bref, une situation sans réelle solution...
Heureusement, dans mon métier, c'est complètement différent. Quoique...
J'aime bien, quand je reçois un patient en consultation et que le motif est un peu compliqué, essayer de prendre le temps de penser à tout.
Même si je suis persuadé qu'on ne peut jamais penser à tout, j'aime me dire que j'ai dû faire correctement mon métier en tentant d'aller au bout des choses.
Sauf que, ça me prend, dans ces cas là un peu plus d'un quart d'heure (et que mon planning est rempli avec un rendez-vous tous les quart d'heure).
Alors, dans une journée "normale" les patients se compensent un peu : on passe un peu plus de temps avec un patient qui présente plusieurs pathologies, et un peu moins avec celui qui a une simple infection virale.
Dernièrement, mes patients ont eu une fâcheuse tendance à ne pas se compenser...
Du coup, je suis en retard. Régulièrement.
Je ne compte plus les fois où les patients me font des réflexions. Parfois, je les prends en souriant. Parfois, je ne réagis pas. Parfois, plus rarement, essentiellement quand je suis fatigué, je m'énerve et je remets les patients en place... voire leur propose de changer de médecin.
Je ne sais pas comment font les confrères qui arrivent à être toujours à l'heure. J'aimerais bien être à l'heure. Cela serait synonyme d'être à l'heure pour rentrer le soir chez moi aussi... J'aimerais bien. Je n'y arrive pas.
Car si je me fixe comme objectif d'être à l'heure, je vais devoir aller un peu moins au fond des choses. Et je ne serai pas satisfait. Je n'aurai pas l'impression de bien faire mon travail.
Mais si je le fais bien (ou ai l'impression de bien le faire) je risque le retard à coup sûr.
Voyageur imprudent
Il y aurait bien une solution. Alléger mon planning de rendez-vous. Recevoir moins de patients, mais plus longtemps.
J'essaye déjà de laisser quelques quarts d'heure vides dans mon planning, en prévision d'un retard à compenser.
Mais avec cette absurdité du paiement à l'acte actuel, je ne peux pas multiplier ces plages vides, cela serait synonyme de dépôt de bilan pour mon activité libérale...
J'ai espoir que ce point puisse changer... un jour... restons optimiste... Un peu plus de forfait, un peu moins de paiement à l'acte.
"These wounds won't seem to heal, this pain is just real, there's just so much that time cannot erase" (My immortal, Evanescence)
Comment réussir à concilier le tout ?
Comment satisfaire à tout, tout le monde, tout le temps ?
Je ne suis pas là pour plaire, mais pour soigner.
Facile à dire.
Ce soir il m'est plus difficile de l'entendre, et encore plus de me l'appliquer.
Etre hyperactif est trop synonyme d'obligation de performance parfois.
"Lucie, Lucie dépêche-toi, on ne vit, on ne meurt qu'une fois" (Lucie, Pascal Obispo)
J'aimerais prendre mon temps pour ça aussi.
Mais là, pour le coup, je sais que la partie est perdue d'avance, même si j'espère que la partie sera longue.
Là, je veux bien être en retard. Très en retard même.
jeudi 29 novembre 2012
Moi si j'étais un homme
"Dans les bouquins ça fait bien de partir jeune, mais nous on te veux vieux" (Mec, Michel Fugain)
Un bague en plastique orange.
Elle m'avait dit "épouse-moi". J'avais dit oui.
J'avais 14 ans, elle en avait 6 de plus.
Nous chantions dans la même chorale et nous entendions très bien.
Encore un délire d'adolescent, dans la bonne humeur.
Je lui avais offert cette bague kitschissime orange en plastique... juste pour continuer à avancer dans notre délire.
Nous avions eu un enfant. Suite logique, après une grossesse qui avait bien pu durer deux heures.
Nous avions choisi le prénom ensemble "CommeTuVeux" parce qu'on voulait un prénom original et qu'on le trouvait bien celui-là.
Elle chantait bien. Elle chantait très bien de sa voix chaude et suave d'alto.
Surtout "Si j'étais un homme" de Diane Tell.
Souvent, quand nous nous déplacions en car pour aller faire un concert, nous lui demandions de nous chanter cette chanson.
Après un ou deux refus de politesse, après une ou deux expression faisant croire qu'elle était timide, elle s'exécutait pour notre plaisir à tous.
Elle récitait aussi un texte à la fin de "Diego, libre dans sa tête".
Je m'en souviens bien. Je l'ai encore quelque part sur une cassette qu'il faudra que je pense à convertir en format numérique un jour, pour ne pas perdre ce souvenir là.
Nous nous étions croisés quelques années après ces moments de jeunesse inoubliables, et tout était comme si nous nous étions quittés la veille, même si, entre temps, tu étais partie respirer le bon air alpin.
Loin des yeux. Pas loin du cœur. Surtout en repensant à mes jeunes années et leur insouciance qui me manque tant maintenant, et que je sais avoir perdu à jamais.
"Et si la mort nous programme sur son grand ordinateur, elle ne prendra que mon âme mais elle n'aura pas mon coeur" (On se retrouvera, Francis Lalane)
42 ans. C'est tôt.
Il nous faudra attendre longtemps, je l'espère, égoïstement, avant de pouvoir chanter de nouveau ensemble.
Attendre que ma peine de ce soir soit plus supportable.
Attendre que je fasse tant de deuils;
Celui de ta vie, trop courte à mes yeux.
Celui de notre amitié ici bas.
Celui qui veut que je sois médecin, mais que je ne puisse pas être à chaque fois celui qui guérit.
Celui qui veut que pour mes proches, je suis aussi démuni qu'impuissant face à la nature.
"Where did I go wrong? I lost a friend, somewhere along in the bitterness. And I would have stayed up with you all night if had I known how to save a life" (How to save a life, The Fray)
Où me suis-je trompé ? J'ai perdu un ami, quelque part avec un sentiment d'amertume. Et je serais resté debout avec toi toute la nuit si j'avais su comment sauver une vie
Comment sauver ta vie, Sara.
Un bague en plastique orange.
Elle m'avait dit "épouse-moi". J'avais dit oui.
J'avais 14 ans, elle en avait 6 de plus.
Nous chantions dans la même chorale et nous entendions très bien.
Encore un délire d'adolescent, dans la bonne humeur.
Je lui avais offert cette bague kitschissime orange en plastique... juste pour continuer à avancer dans notre délire.
Nous avions eu un enfant. Suite logique, après une grossesse qui avait bien pu durer deux heures.
Nous avions choisi le prénom ensemble "CommeTuVeux" parce qu'on voulait un prénom original et qu'on le trouvait bien celui-là.
Elle chantait bien. Elle chantait très bien de sa voix chaude et suave d'alto.
Surtout "Si j'étais un homme" de Diane Tell.
Souvent, quand nous nous déplacions en car pour aller faire un concert, nous lui demandions de nous chanter cette chanson.
Après un ou deux refus de politesse, après une ou deux expression faisant croire qu'elle était timide, elle s'exécutait pour notre plaisir à tous.
Elle récitait aussi un texte à la fin de "Diego, libre dans sa tête".
Je m'en souviens bien. Je l'ai encore quelque part sur une cassette qu'il faudra que je pense à convertir en format numérique un jour, pour ne pas perdre ce souvenir là.
Nous nous étions croisés quelques années après ces moments de jeunesse inoubliables, et tout était comme si nous nous étions quittés la veille, même si, entre temps, tu étais partie respirer le bon air alpin.
Loin des yeux. Pas loin du cœur. Surtout en repensant à mes jeunes années et leur insouciance qui me manque tant maintenant, et que je sais avoir perdu à jamais.
"Et si la mort nous programme sur son grand ordinateur, elle ne prendra que mon âme mais elle n'aura pas mon coeur" (On se retrouvera, Francis Lalane)
42 ans. C'est tôt.
Il nous faudra attendre longtemps, je l'espère, égoïstement, avant de pouvoir chanter de nouveau ensemble.
Attendre que ma peine de ce soir soit plus supportable.
Attendre que je fasse tant de deuils;
Celui de ta vie, trop courte à mes yeux.
Celui de notre amitié ici bas.
Celui qui veut que je sois médecin, mais que je ne puisse pas être à chaque fois celui qui guérit.
Celui qui veut que pour mes proches, je suis aussi démuni qu'impuissant face à la nature.
"Where did I go wrong? I lost a friend, somewhere along in the bitterness. And I would have stayed up with you all night if had I known how to save a life" (How to save a life, The Fray)
Où me suis-je trompé ? J'ai perdu un ami, quelque part avec un sentiment d'amertume. Et je serais resté debout avec toi toute la nuit si j'avais su comment sauver une vie
Comment sauver ta vie, Sara.
dimanche 25 novembre 2012
L'effet papillon
"Car aujourd'hui, si l'existence ici, ne se résume qu'à la survie. Il faut savoir qu'une aile de papillon peut tout changer pour de bon" (Sa raison d'être, Ensemble contre le sida)
Si je devais définir l'une des philosophies qui m'anime, ce serait la finalité.
Je pense qu'une bonne partie de ce qui nous arrive n'est pas due au hasard.
Attention, je n'entends pas par là que nous ne serions pas maîtres de nos vies. C'est juste que je pense que nous faisons sans cesse des choix.
Même minimes, ces choix nous amènent à faire de nouvelles rencontres et font prendre à nos vies des directions que nous n'aurions peut-être jamais imaginées.
Après, chacun est libre de mettre derrière cette philosophie ce que bon lui semble : intervention divine, libre arbitre...
Mais rien n'arrive jamais vraiment sans une raison particulière. Sans une finalité bien précise.
J'ai choisi de faire de la Médecine Générale mon métier. Je me souviens qu'étant enfant, j'avais été un peu fasciné par mon médecin généraliste : j'étais arrivé malade, il m'avait examiné, griffonné des noms plus ou moins lisibles sur une ordonnance et m'avait soigné.
Cette consultation précise me revient souvent en mémoire. Elle n'avait rien de particulier. Une consultation pour une infection ORL banale. Et pourtant, elle a, je pense, pesé lourd dans mon choix de spécialité.
J'ai fait partie d'une chorale étant jeune.
Ma femme a une sainte horreur du téléphone. Surtout quand elle ne connaît pas l'interlocuteur.
Elle avait vu ma chorale en concert. Bon, je vous arrête tout de suite, elle n'a pas été subjuguée par moi... Elle a juste eu envie de nous rejoindre et chanter avec nous.
Mais pour cela, il a fallu décrocher le téléphone. Et là, elle est tombée sur un répondeur... Elle a quand même fait le choix de raccrocher, préparer le message qu'elle voulait laisser et a rappelé. Une deuxième fois.
Alors, qu'elle a horreur du téléphone...
Grâce à ce simple coup de fil, une quinzaine d'années et trois zèbres plus tard, je me dis qu'elle a rudement bien fait !
Quand j'ai fini mes études médicales, j'étais tellement content d'en avoir fini avec l'université et des études qui me semblaient inadaptées... de ne plus avoir à remettre les pieds à la faculté...
J'ai participé à une soirée de formation sur les vaccins. C'était une soirée à laquelle j'étais un peu allé avec les pieds de plomb... Une bonne dose de flemme associée à une petite touche de caractère casanier... Mais j'y étais allé quand même. Je ne sais pas pourquoi je m'étais décidé finalement.
La formation était expertisée par un médecin généraliste. Membre du Collège National des Généralistes Enseignants. Et enseignant à la faculté de Lille. Je suis allé lui parler à la fin de cette formation.
Je suis aujourd'hui vice-président du collège lillois des enseignants de médecine générale, président depuis quelques jours du syndicat national des enseignants en médecine générale...
Il y a quelques années, pour répondre à une énième sollicitation d'un ami, je me suis inscrit sur Facebook, en me disant que c'était un truc de jeune ado et que bon, je ne voyais pas trop l'intérêt de cela. Je me suis quand même inscrit, un peu pour me dire que je n'étais pas si vieux et faire plaisir à cet ami. Ce réseau m'a permis de renouer un peu de contact avec des amis de primaire, de collège ou de lycée que j'avais perdu de vue.
Du coup, quand j'ai commencé à entendre parler de Twitter, je me suis dit que je n'allais pas renouveler la même appréhension à priori.
J'ai crée un compte. Je n'ai pas tout compris au début. Et puis je ne comprenais pas comment ça marchait. J'y suis quand même resté. J'ai commencé à discuter avec quelques twittos... Un certain Borée, une certaine Jaddo...
J'ai même découvert que Gélule, dont j'avais connu le blog lors d'une présentation faite par un certain Dominique Dupagne au congrès de Nice, était aussi sur Twitter. Et même que tout ce petit monde me répondait quand je les interpelais.
Les discussions ont continué... jusqu'à la rencontre IRL (In Real Life, dans la vraie vie). Au congrès de Nice aussi. Une rencontre entre passionnés...
Il y a quelques mois, j'ai reçu un mail de DrFoulard. M'invitant à me joindre à un groupe de discussion et de réflexion.
En est né un manifeste pour proposer des solutions pour lutter contre les déserts médicaux. Puis l'opération #PrivésDeDéserts. Et une rencontre avec la Ministre de la Santé...
Et si cette rencontre était le battement d'ailes de papillon qui entraînera des changements et fera que le métier de Médecin Généraliste évoluera ?
Pas uniquement sur la base de nos propositions.
Mais juste le battement d'ailes qui amorcera un changement.
Juste l'effet papillon...
Si je devais définir l'une des philosophies qui m'anime, ce serait la finalité.
Je pense qu'une bonne partie de ce qui nous arrive n'est pas due au hasard.
Attention, je n'entends pas par là que nous ne serions pas maîtres de nos vies. C'est juste que je pense que nous faisons sans cesse des choix.
Même minimes, ces choix nous amènent à faire de nouvelles rencontres et font prendre à nos vies des directions que nous n'aurions peut-être jamais imaginées.
Après, chacun est libre de mettre derrière cette philosophie ce que bon lui semble : intervention divine, libre arbitre...
Mais rien n'arrive jamais vraiment sans une raison particulière. Sans une finalité bien précise.
J'ai choisi de faire de la Médecine Générale mon métier. Je me souviens qu'étant enfant, j'avais été un peu fasciné par mon médecin généraliste : j'étais arrivé malade, il m'avait examiné, griffonné des noms plus ou moins lisibles sur une ordonnance et m'avait soigné.
Cette consultation précise me revient souvent en mémoire. Elle n'avait rien de particulier. Une consultation pour une infection ORL banale. Et pourtant, elle a, je pense, pesé lourd dans mon choix de spécialité.
J'ai fait partie d'une chorale étant jeune.
Ma femme a une sainte horreur du téléphone. Surtout quand elle ne connaît pas l'interlocuteur.
Elle avait vu ma chorale en concert. Bon, je vous arrête tout de suite, elle n'a pas été subjuguée par moi... Elle a juste eu envie de nous rejoindre et chanter avec nous.
Mais pour cela, il a fallu décrocher le téléphone. Et là, elle est tombée sur un répondeur... Elle a quand même fait le choix de raccrocher, préparer le message qu'elle voulait laisser et a rappelé. Une deuxième fois.
Alors, qu'elle a horreur du téléphone...
Grâce à ce simple coup de fil, une quinzaine d'années et trois zèbres plus tard, je me dis qu'elle a rudement bien fait !
Quand j'ai fini mes études médicales, j'étais tellement content d'en avoir fini avec l'université et des études qui me semblaient inadaptées... de ne plus avoir à remettre les pieds à la faculté...
J'ai participé à une soirée de formation sur les vaccins. C'était une soirée à laquelle j'étais un peu allé avec les pieds de plomb... Une bonne dose de flemme associée à une petite touche de caractère casanier... Mais j'y étais allé quand même. Je ne sais pas pourquoi je m'étais décidé finalement.
La formation était expertisée par un médecin généraliste. Membre du Collège National des Généralistes Enseignants. Et enseignant à la faculté de Lille. Je suis allé lui parler à la fin de cette formation.
Je suis aujourd'hui vice-président du collège lillois des enseignants de médecine générale, président depuis quelques jours du syndicat national des enseignants en médecine générale...
Il y a quelques années, pour répondre à une énième sollicitation d'un ami, je me suis inscrit sur Facebook, en me disant que c'était un truc de jeune ado et que bon, je ne voyais pas trop l'intérêt de cela. Je me suis quand même inscrit, un peu pour me dire que je n'étais pas si vieux et faire plaisir à cet ami. Ce réseau m'a permis de renouer un peu de contact avec des amis de primaire, de collège ou de lycée que j'avais perdu de vue.
Du coup, quand j'ai commencé à entendre parler de Twitter, je me suis dit que je n'allais pas renouveler la même appréhension à priori.
J'ai crée un compte. Je n'ai pas tout compris au début. Et puis je ne comprenais pas comment ça marchait. J'y suis quand même resté. J'ai commencé à discuter avec quelques twittos... Un certain Borée, une certaine Jaddo...
J'ai même découvert que Gélule, dont j'avais connu le blog lors d'une présentation faite par un certain Dominique Dupagne au congrès de Nice, était aussi sur Twitter. Et même que tout ce petit monde me répondait quand je les interpelais.
Les discussions ont continué... jusqu'à la rencontre IRL (In Real Life, dans la vraie vie). Au congrès de Nice aussi. Une rencontre entre passionnés...
Il y a quelques mois, j'ai reçu un mail de DrFoulard. M'invitant à me joindre à un groupe de discussion et de réflexion.
En est né un manifeste pour proposer des solutions pour lutter contre les déserts médicaux. Puis l'opération #PrivésDeDéserts. Et une rencontre avec la Ministre de la Santé...
Et si cette rencontre était le battement d'ailes de papillon qui entraînera des changements et fera que le métier de Médecin Généraliste évoluera ?
Pas uniquement sur la base de nos propositions.
Mais juste le battement d'ailes qui amorcera un changement.
Juste l'effet papillon...
mercredi 14 novembre 2012
Mon rêve américain
"The truth is out there" (Trad. "La vérité est ailleurs", X-Files)
J'ai parlé dans un précédent billet de Socrate et du fait de se connaître soi-même.
Suis-je en train de découvrir une certaine part de masochisme en moi ?
Enfin... découvrir... je savais bien qu'elle était là, c'est juste que je ne peux plus vraiment la nier maintenant.
Tout a commencé un jour de juillet... Un de mes meilleurs amis étant inscrit pour courir le marathon de Washington fin octobre, et nous avions prévu d'aller le soutenir (ou plutôt de nous servir de cela comme d'une excuse arrivant à point nommé pour retourner aux Etats-Unis).
Je consultais régulièrement le site du Marine Corps Marathon (Marathon du Corps des Marines) pour voir s'il était possible de donner un petit coup de main le jour même, histoire de vivre l'aventure autrement qu'en simple spectateur.
L'euphorie du moment, la joie de retourner aux USA... j'envoie un mail disant que je suis un (gentil) médecin généraliste (ou GP pour General Practionner) français, et que je voulais savoir si je pouvais m'inscrire quelque part comme volontaire, et si cela pouvait avoir un lien avec le soin, ce serait cool.
Genre "je veux bien distribuer des boissons aux coureurs qui seront souffrants si vous voulez".
Parce que, bon, je sais que mon diplôme de médecin français n'est malheureusement pas reconnu aux USA, alors je les mets totalement à l'aise, je ne veux pas m'imposer à la Belmondo "Toc toc badaboum, c'est moi, je suis médecin faites moi une place digne de mon rang".
Non, profil bas, je veux juste aider.
Enfin juste aider. Non en fait.
C'est là que je suis un peu maso... Je veux aider ET je veux me retrouver au milieu de gens qui ne parleront QUE anglais. Histoire de voir aussi si je serai complètement largué ou si j'arriverai à suivre une conversation. Parce que bon, regarder NCIS ou Les Experts en VO non sous-titrée, ça va, mais dans la "vraie" vie ? Toujours autant confiance en moi visiblement...
Objectif : Immersion.
Et là... d'un coup... réponse de mail par la Capitaine en charge de l'organisation des soins : "Vous êtes le bienvenu, inscrivez-vous comme médecin volontaire et envoyez-moi une copie de vos diplômes."
Tu as voulu de l'immersion coco, tu vas en avoir. Et comme médecin. Donc va falloir assurer.
Je suis comme un gamin : je vais vivre ça de l'intérieur, je vais passer une journée en immersion et en plus je vais être, le temps d'un jour, médecin aux USA !
Oui mais... bon... je me suis quand même commandé dans la foulée deux livres de vocabulaire médical anglais, parce que bon... je me mets la pression, faut que je sois bon. Qu'on se souvienne du French Doctor autrement que parce qu'il savait pas prendre en charge un patient.
Le tourbillon de la rentrée emporte un peu de ces inquiétudes, qu'il noie au beau milieu d'un emploi du temps que je prends, d'année en année, un malin plaisir à toujours surcharger. Ah non... encore du masochisme ?
Arrive quand même le jour J : départ pour les USA, avec l'ami marathonien, et deux jours avant nos épouses qui sont "obligées" de finir leur semaine de travail en France. Deux jours pour commencer à se faire au décalage horaire. C'est mieux pour le marathonien. C'est parfait pour moi aussi, histoire d'être un GP en pleine possession de ses moyens.
Dans l'avion, le seul clampin à réviser la prise en charge des hypo et hypernatrémies chez le sportif, cherchez pas, c'était moi !
Parce que bon, c'est bien de fanfaronner mais après, faut assumer...
Sur place, tout se passe comme prévu à l'avance. Hôtel sympa, balade sur Manhattan très agréable. Et quand en plus on ajoute une rencontre In Real Life avec @Sophiesagefemme et sa bonne humeur extrêmement communicative, ce début de séjour se passe très bien !
Vient ensuite l'opération "récupérons nos épouses" qui est un franc succès. Phase 2 de l'opération : Direction Washington District of Colombia (DC en gros pour pas confondre avec l'état de Washington tout au nord ouest du pays).
Et...en voiture. C'est moi qui conduis.
Conduire dans un pays étranger, ça me stresse... Le même code de la route pourtant. Juste les feux rouges où on peut tourner quand même, sauf si un panneau nous dit le contraire. C'est con, mais voilà, il me faut finalement assez peu de choses pour stresser.
Du coup je pense un peu moins au marathon pendant quelques heures.
Phase 2 : Deuxième succès !
Arrivés à Washington, nous sommes hébergés par une amie expatriée. C'est super de pouvoir se voir à cette occasion. Elle a été mon témoin de mariage. Elle m'appelle son JF "Just Friend" parce que nous sommes l'exemple d'une amitié hétérosexuelle réussie. Sexuellement, elle ne m'attire absolument pas. Et même que c'est parfaitement réciproque !
Nuit un peu courte avant le marathon (oui parce que bon, on n'est pas attiré, mais on a le droit de causer quand même), nous partons le marathonien et moi à 5h du matin heure locale pour aller prendre le métro.
Je suis calme. Très calme. Inhabituellement calme me fait-on remarquer.
Mais non je suis pas stressé, mais non. Pas de cela chez moi.
Carrément flippé, oui, mais pas stressé...
J'arrive au point de rendez-vous, sortie station Rosslyn, marche rapide vers la statue d'Iwo Jima. Et là... ben oui, en fait, je suis médecin volontaire monsieur le Marine... oui j'ai mon passeport... non je n'ai pas d'autre document que les échanges de mail que j'ai imprimés. Non je n'ai pas mon bracelet officiel, je dois aller le récupérer... Merci monsieur le Marine de me laisser entrer !
J'arrive à la station d'aide appelée ALPHA (Aid Station ALPHA).
"Hi ! Nice to meet you ! What's your name ?" "Kélafiowre Matthew" "Oh yes, I've got you on my list. Come in, pick your medical shirt there and put it on"
("Salut ! Ravi de vous rencontrer ! Votre nom ?" "Calafiore Matthieu" "Oh oui, je vous ai sur la liste. Entrez, prenez votre maillot médical ici et mettez-le")
Ouais, je vous vois venir. J'ai essayé de prononcer mon nom à la française, ils comprenaient pas... non c'est devenu Kélafiowre...
A ce moment précis commence un temps un peu "spécial"... je ne connais personne, je suis dans l'AS la plus grande du marathon et je ne sais absolument pas qui aller voir.
Je croise l'infirmière militaire en chef, je lui demande où je dois me rendre.
Je suis un peu surpris, elle me serre la main chaleureusement, ne me la lâche pas, met sa main sur mon épaule et m'explique qu'elle va m'emmener auprès du médecin en chef.
J'avais oublié qu'ils sont plutôt tactiles ici en fait... tellement loin de l'image froide que l'on a d'eux de ce côté-ci de l'atlantique...
J'arrive auprès du médecin chef, super accueillant, il me tend son "guidebook" avec tous les algorithmes de médecine du sport qu'on peut être amenés à utiliser aujourd'hui.
Et là, flipouillage de race (ouais, c'est la seule expression qui résume ce que j'ai ressenti) : en fait ils vont tous connaître tout ça par cœur, et je vais être à la traîne !
Je lis, je me rassure... finalement c'est très proche de ce que j'ai révisé dans l'avion. Et puis, je vais pas être tout seul non plus... hein m'sieur dames ? je vais pas être tout seul ?
Arrivent alors plusieurs autres médecins, tous super sympas. Ils se présentent, sont tous militaires. Je me présente, le GP de France...
"That's great ! We never had a french doctor here before ! And you're the only foreign doctor here today"
("C'est super ! Nous n'avions jamais eu de médecin français ici avant ! Et tu seras le seul médecin étranger ici aujourd'hui)
Bon, et bien s'ils trouvent que c'est super, alors c'est super !... Ils me demandent mes motivations pour ma participation à cette aventure.
Je leur explique, en glissant entre deux phrases que je suis quand même un peu stressé, mon "angoisse de performance" blablabla...
Ils balaient ça d'un revers de la main en me disant de ne pas s'inquiéter.
Souvent, je me fie à mes premières impressions. Elles sont rarement fausses. Là, la première impression est très positive. Parmi les autres médecins, 5 sont de mon âge. Et même qu'ils font des blagues que je comprends !
Encore une fois, très très loin des préjugés ou des images qu'on peut avoir des Marines. Ils sont très organisés. Tout est carré. Mais ils sont très accueillants.
Je n'ose quand même pas aller poser avec eux pour la photo... Finalement j'aurais dû, je regrette un peu...
Petit staff de début de marathon. Nous sommes répartis en équipes. 3 en tout. 2 pour les cas "légers", la dernière pour les cas un peu plus graves.
"Matthew, you'll be in the last one, okay ?"
("Matthieu, tu seras dans la dernière, okay ?")
La dernière... l'équipe "cas grave" ?
J'ai utilisé un faux-ami en parlant ? L'un de ces mots qui veulent en anglais dire exactement l'inverse de ce que l'on pense ? Non ! Stressé se dit bien comme je l'ai dit ... bon et bien immersion immersion !
La journée commence, les premiers blessés arrivent, tout s'enchaîne, on soigne, on discute, on soigne...
"Ok, Matthew, this patient is for you. Ask me or Cal if you need some help"
("Ok, Matthieu, cette patiente est pour toi. Appelle-moi ou appelle Cal si tu as besoin d'aide")
Et là... bon c'était pas un cas compliqué, mais je gère. L'anglais, le médical, la prise en charge.
Probablement que ça ne s'est pas vu sur mon visage, mais je suis super fier d'un coup.
Dans l'euphorie du moment, j'en discute avec Cal, avec Andrew qui me félicitent pour ma prise en charge.
Entre chaque patient, il y a un debriefing, et à chaque fois du "renforcement positif". Si quelque chose ne s'est pas passé vraiment comme prévu, on essaye de comprendre pourquoi, mais pas de culpabilisation. Un ambiance super positive !
"But your english is very good you know !"
("Mais ton anglais est très bon tu sais !")
Merci merci. Là, c'est bon, ma journée est un succès. J'ai bien fait d'être masochiste après tout.
La journée se termine peu à peu... le marathon est terminé. Le matériel commence à être rangé. Et je vais devoir dire au revoir à toute l'équipe. J'ai récupéré des coordonnées. J'espère rester en contact. Andrew me dit qu'il pense venir en Normandie pour fêter le débarquement. Son grand-père l'avait fait et il veut faire ce voyage comme un devoir de mémoire.
"Call me when you're in France Andrew. You guys were so welcoming, I would love to welcome you in my country" "Thanks Matthew. I'm so glad so you came here. And spread the word in France that Americans are very kind and welcoming !"
("Appelle-moi quand tu viens en France Andrew. Vous étiez tous si accueillants. J'adorerais t'accueillir dans mon pays" "Merci Matthieu. Je suis vraiment content que tu sois venu ici. Et dis bien en France que les Américains sont gentils et accueillants !")
Andrew, je le fais avec grand plaisir.
Je vais leur dire à mes compatriotes, de venir voir sur place comment sont les habitants de ton pays, et comment il ne faut pas se faire de fausses idées ou d'à priori, mais venir voir les choses par soi même.
J'essaye déjà de leur dire cela pour mon métier... Venir voir ce qu'est vraiment la médecine générale au-delà des clichés de bobologues et des fausses images véhiculées.
Promis Andrew, je leur dis. J'espère que sur ce sujet là, un peu plus que sur mon métier, les français sauront se faire leur propre idée...
J'ai parlé dans un précédent billet de Socrate et du fait de se connaître soi-même.
Suis-je en train de découvrir une certaine part de masochisme en moi ?
Enfin... découvrir... je savais bien qu'elle était là, c'est juste que je ne peux plus vraiment la nier maintenant.
Tout a commencé un jour de juillet... Un de mes meilleurs amis étant inscrit pour courir le marathon de Washington fin octobre, et nous avions prévu d'aller le soutenir (ou plutôt de nous servir de cela comme d'une excuse arrivant à point nommé pour retourner aux Etats-Unis).
Je consultais régulièrement le site du Marine Corps Marathon (Marathon du Corps des Marines) pour voir s'il était possible de donner un petit coup de main le jour même, histoire de vivre l'aventure autrement qu'en simple spectateur.
L'euphorie du moment, la joie de retourner aux USA... j'envoie un mail disant que je suis un (gentil) médecin généraliste (ou GP pour General Practionner) français, et que je voulais savoir si je pouvais m'inscrire quelque part comme volontaire, et si cela pouvait avoir un lien avec le soin, ce serait cool.
Genre "je veux bien distribuer des boissons aux coureurs qui seront souffrants si vous voulez".
Parce que, bon, je sais que mon diplôme de médecin français n'est malheureusement pas reconnu aux USA, alors je les mets totalement à l'aise, je ne veux pas m'imposer à la Belmondo "Toc toc badaboum, c'est moi, je suis médecin faites moi une place digne de mon rang".
Non, profil bas, je veux juste aider.
Enfin juste aider. Non en fait.
C'est là que je suis un peu maso... Je veux aider ET je veux me retrouver au milieu de gens qui ne parleront QUE anglais. Histoire de voir aussi si je serai complètement largué ou si j'arriverai à suivre une conversation. Parce que bon, regarder NCIS ou Les Experts en VO non sous-titrée, ça va, mais dans la "vraie" vie ? Toujours autant confiance en moi visiblement...
Objectif : Immersion.
Et là... d'un coup... réponse de mail par la Capitaine en charge de l'organisation des soins : "Vous êtes le bienvenu, inscrivez-vous comme médecin volontaire et envoyez-moi une copie de vos diplômes."
Tu as voulu de l'immersion coco, tu vas en avoir. Et comme médecin. Donc va falloir assurer.
Je suis comme un gamin : je vais vivre ça de l'intérieur, je vais passer une journée en immersion et en plus je vais être, le temps d'un jour, médecin aux USA !
Oui mais... bon... je me suis quand même commandé dans la foulée deux livres de vocabulaire médical anglais, parce que bon... je me mets la pression, faut que je sois bon. Qu'on se souvienne du French Doctor autrement que parce qu'il savait pas prendre en charge un patient.
Le tourbillon de la rentrée emporte un peu de ces inquiétudes, qu'il noie au beau milieu d'un emploi du temps que je prends, d'année en année, un malin plaisir à toujours surcharger. Ah non... encore du masochisme ?
Arrive quand même le jour J : départ pour les USA, avec l'ami marathonien, et deux jours avant nos épouses qui sont "obligées" de finir leur semaine de travail en France. Deux jours pour commencer à se faire au décalage horaire. C'est mieux pour le marathonien. C'est parfait pour moi aussi, histoire d'être un GP en pleine possession de ses moyens.
Dans l'avion, le seul clampin à réviser la prise en charge des hypo et hypernatrémies chez le sportif, cherchez pas, c'était moi !
Parce que bon, c'est bien de fanfaronner mais après, faut assumer...
Sur place, tout se passe comme prévu à l'avance. Hôtel sympa, balade sur Manhattan très agréable. Et quand en plus on ajoute une rencontre In Real Life avec @Sophiesagefemme et sa bonne humeur extrêmement communicative, ce début de séjour se passe très bien !
Vient ensuite l'opération "récupérons nos épouses" qui est un franc succès. Phase 2 de l'opération : Direction Washington District of Colombia (DC en gros pour pas confondre avec l'état de Washington tout au nord ouest du pays).
Et...en voiture. C'est moi qui conduis.
Conduire dans un pays étranger, ça me stresse... Le même code de la route pourtant. Juste les feux rouges où on peut tourner quand même, sauf si un panneau nous dit le contraire. C'est con, mais voilà, il me faut finalement assez peu de choses pour stresser.
Du coup je pense un peu moins au marathon pendant quelques heures.
Phase 2 : Deuxième succès !
Arrivés à Washington, nous sommes hébergés par une amie expatriée. C'est super de pouvoir se voir à cette occasion. Elle a été mon témoin de mariage. Elle m'appelle son JF "Just Friend" parce que nous sommes l'exemple d'une amitié hétérosexuelle réussie. Sexuellement, elle ne m'attire absolument pas. Et même que c'est parfaitement réciproque !
Nuit un peu courte avant le marathon (oui parce que bon, on n'est pas attiré, mais on a le droit de causer quand même), nous partons le marathonien et moi à 5h du matin heure locale pour aller prendre le métro.
Je suis calme. Très calme. Inhabituellement calme me fait-on remarquer.
Mais non je suis pas stressé, mais non. Pas de cela chez moi.
Carrément flippé, oui, mais pas stressé...
J'arrive au point de rendez-vous, sortie station Rosslyn, marche rapide vers la statue d'Iwo Jima. Et là... ben oui, en fait, je suis médecin volontaire monsieur le Marine... oui j'ai mon passeport... non je n'ai pas d'autre document que les échanges de mail que j'ai imprimés. Non je n'ai pas mon bracelet officiel, je dois aller le récupérer... Merci monsieur le Marine de me laisser entrer !
J'arrive à la station d'aide appelée ALPHA (Aid Station ALPHA).
"Hi ! Nice to meet you ! What's your name ?" "Kélafiowre Matthew" "Oh yes, I've got you on my list. Come in, pick your medical shirt there and put it on"
("Salut ! Ravi de vous rencontrer ! Votre nom ?" "Calafiore Matthieu" "Oh oui, je vous ai sur la liste. Entrez, prenez votre maillot médical ici et mettez-le")
Ouais, je vous vois venir. J'ai essayé de prononcer mon nom à la française, ils comprenaient pas... non c'est devenu Kélafiowre...
A ce moment précis commence un temps un peu "spécial"... je ne connais personne, je suis dans l'AS la plus grande du marathon et je ne sais absolument pas qui aller voir.
Je croise l'infirmière militaire en chef, je lui demande où je dois me rendre.
Je suis un peu surpris, elle me serre la main chaleureusement, ne me la lâche pas, met sa main sur mon épaule et m'explique qu'elle va m'emmener auprès du médecin en chef.
J'avais oublié qu'ils sont plutôt tactiles ici en fait... tellement loin de l'image froide que l'on a d'eux de ce côté-ci de l'atlantique...
J'arrive auprès du médecin chef, super accueillant, il me tend son "guidebook" avec tous les algorithmes de médecine du sport qu'on peut être amenés à utiliser aujourd'hui.
Et là, flipouillage de race (ouais, c'est la seule expression qui résume ce que j'ai ressenti) : en fait ils vont tous connaître tout ça par cœur, et je vais être à la traîne !
Je lis, je me rassure... finalement c'est très proche de ce que j'ai révisé dans l'avion. Et puis, je vais pas être tout seul non plus... hein m'sieur dames ? je vais pas être tout seul ?
Arrivent alors plusieurs autres médecins, tous super sympas. Ils se présentent, sont tous militaires. Je me présente, le GP de France...
"That's great ! We never had a french doctor here before ! And you're the only foreign doctor here today"
("C'est super ! Nous n'avions jamais eu de médecin français ici avant ! Et tu seras le seul médecin étranger ici aujourd'hui)
Bon, et bien s'ils trouvent que c'est super, alors c'est super !... Ils me demandent mes motivations pour ma participation à cette aventure.
Je leur explique, en glissant entre deux phrases que je suis quand même un peu stressé, mon "angoisse de performance" blablabla...
Ils balaient ça d'un revers de la main en me disant de ne pas s'inquiéter.
Souvent, je me fie à mes premières impressions. Elles sont rarement fausses. Là, la première impression est très positive. Parmi les autres médecins, 5 sont de mon âge. Et même qu'ils font des blagues que je comprends !
Encore une fois, très très loin des préjugés ou des images qu'on peut avoir des Marines. Ils sont très organisés. Tout est carré. Mais ils sont très accueillants.
Je n'ose quand même pas aller poser avec eux pour la photo... Finalement j'aurais dû, je regrette un peu...
Petit staff de début de marathon. Nous sommes répartis en équipes. 3 en tout. 2 pour les cas "légers", la dernière pour les cas un peu plus graves.
"Matthew, you'll be in the last one, okay ?"
("Matthieu, tu seras dans la dernière, okay ?")
La dernière... l'équipe "cas grave" ?
J'ai utilisé un faux-ami en parlant ? L'un de ces mots qui veulent en anglais dire exactement l'inverse de ce que l'on pense ? Non ! Stressé se dit bien comme je l'ai dit ... bon et bien immersion immersion !
La journée commence, les premiers blessés arrivent, tout s'enchaîne, on soigne, on discute, on soigne...
"Ok, Matthew, this patient is for you. Ask me or Cal if you need some help"
("Ok, Matthieu, cette patiente est pour toi. Appelle-moi ou appelle Cal si tu as besoin d'aide")
Et là... bon c'était pas un cas compliqué, mais je gère. L'anglais, le médical, la prise en charge.
Probablement que ça ne s'est pas vu sur mon visage, mais je suis super fier d'un coup.
Dans l'euphorie du moment, j'en discute avec Cal, avec Andrew qui me félicitent pour ma prise en charge.
Entre chaque patient, il y a un debriefing, et à chaque fois du "renforcement positif". Si quelque chose ne s'est pas passé vraiment comme prévu, on essaye de comprendre pourquoi, mais pas de culpabilisation. Un ambiance super positive !
"But your english is very good you know !"
("Mais ton anglais est très bon tu sais !")
Merci merci. Là, c'est bon, ma journée est un succès. J'ai bien fait d'être masochiste après tout.
La journée se termine peu à peu... le marathon est terminé. Le matériel commence à être rangé. Et je vais devoir dire au revoir à toute l'équipe. J'ai récupéré des coordonnées. J'espère rester en contact. Andrew me dit qu'il pense venir en Normandie pour fêter le débarquement. Son grand-père l'avait fait et il veut faire ce voyage comme un devoir de mémoire.
"Call me when you're in France Andrew. You guys were so welcoming, I would love to welcome you in my country" "Thanks Matthew. I'm so glad so you came here. And spread the word in France that Americans are very kind and welcoming !"
("Appelle-moi quand tu viens en France Andrew. Vous étiez tous si accueillants. J'adorerais t'accueillir dans mon pays" "Merci Matthieu. Je suis vraiment content que tu sois venu ici. Et dis bien en France que les Américains sont gentils et accueillants !")
Andrew, je le fais avec grand plaisir.
Je vais leur dire à mes compatriotes, de venir voir sur place comment sont les habitants de ton pays, et comment il ne faut pas se faire de fausses idées ou d'à priori, mais venir voir les choses par soi même.
J'essaye déjà de leur dire cela pour mon métier... Venir voir ce qu'est vraiment la médecine générale au-delà des clichés de bobologues et des fausses images véhiculées.
Promis Andrew, je leur dis. J'espère que sur ce sujet là, un peu plus que sur mon métier, les français sauront se faire leur propre idée...
samedi 20 octobre 2012
J'ai 10 ans...
"On ne change pas, on met juste les costumes d'autres sur soi" (On ne change pas, C. Dion)
Aller au supermarché... Rien d'extraordinaire là dedans.
Mais y aller quand on est médecin généraliste et que l'on rencontre un patient, là c'est déjà un peu plus particulier.
Inévitablement, arrive lors de cette rencontre, une réaction en 3 temps :
1- Le "Bonjour" de politesse plus ou moins accompagné d'un "Alors on fait des courses ?" ... non, j'ai vu de la lumière et je m'ennuyais un peu, du coup je me suis dit "Tiens, si j'allais faire des courses ,"...
2- Le coup d'oeil furtif dans le sac ou le charriot. Avec le regard amusé d'y voir par exemple une pizza ou du fromage. Dans le genre "Ah ben il nous dit de faire attention à notre alimentation, mais lui il se prive pas. Faites ce que je dis, pas ce que je fais ! C'est du joli".
3- Le moment que je redoute ensuite : quel sujet de conversation va être entamé ?... en général je coupe court avec un "Bonne journée" ... pour éviter une discussion qui inévitablement tournera en demande de conseils médicaux, au milieu du rayon boucherie, entre les saucisses de Strasbourg et les rillettes.
Au deuxième temps, les patients font une découverte incroyable et insoupçonnée : les médecins sont des êtres humains comme les autres !
Et oui. Autant briser le mythe immédiatement : les médecins mangent, boivent, dorment, assouvissent des besoins naturels... comme tout le monde.
Nous avons été enfants, sommes adultes, avons peut-être nous aussi des enfants, et serons vieux un jour.
Serions-nous, aux yeux de nos patients, surhumains, ne buvant pas, ne mangeant pas, ne dormant pas ("oh vous travaillez tard docteur"), n'ayant pas de famille ("oh ben dites donc, vous n'êtes pas encore rentré ce soir vu le monde en salle d'attente !"), et ayant un système immunitaire en béton armé ("mais comment faites-vous pour ne jamais tomber malade ?") ?
Ou nous imposons-nous à ce point de faire en sorte que l'habit fasse le moine ?
L'éternelle histoire de l'oeuf et de la poule finalement : paraissons-nous surhumains parce que nos patients nous renvoient cette image, ou la donnons nous plus ou moins volontairement parce que nous estimons qu'elle fait partie du costume du médecin ?
Un peu des deux mon général...
En tout cas, nous avons une part de responsabilité.
Parce qu'un médecin, ça s'habille correctement et que ça ne met pas un short et des chaussures ouvertes pour consulter l'été, au risque de perdre de la crédibilité.
Parce qu'un médecin s'autoinvestit parfois d'une sacrosainte parole qui doit être maîtrisée, régulée quitte à frôler le politiquement correct à outrance.
Que cela fasse partie du pack complet du parfait petit médecin, je peux le concevoir. Voire, j'en suis un peu convaincu puisque je m'applique ces principes. Vous devriez me voir mettre un costume pour aller en réunion au ministère... plus "habit faisant le moine" que ça, tu meurs...
Mais, j'ai beau relire le manuel, je ne vois nulle part écrit que cela doit s'appliquer à notre vie en dehors du travail.
Pourquoi d'un coup, en endossant les habits de médecin, devrions-nous renier une partie de nous-mêmes ?
Et ceci peut sans problème s'appliquer à toutes les professions finalement...
"On peut rêver, se réveiller, on est semblable à ce qu'on est" (Prendre racine, Calogero)
Oui, parce qu'en fait, il y a une chose qui m'énerve royalement (bon, d'accord, ça fait une chose de plus à ajouter à tout le reste), c'est d'oublier ses racines.
Mes racines (mes "roots" en anglais, ça fait plus stylé) sont moitié siciliennes (de la petite ville de Sommatino... Tiens, baptiser mon blog en faisant référence à mes racines et la ville de mes ancêtres, ce serait une bonne idée), moitié françaises. Absolument pas "bourgeoises" et résolument ouvrières.
Quand j'étais plus jeune, j'aimais rire de tout et surtout de moi, j'aimais chanter (bon danser aussi, mais je n'y arrivais pas très bien), j'aimais jouer de la musique, j'aimais passer des soirées entre amis à jouer à des jeux de société.
Ce sont mes racines.
Et j'ai beau y réfléchir, je ne vois pas au nom de quoi il faudrait renier cette partie de moi maintenant. Je suis médecin, soit. Je reste au fond de moi cet enfant pas toujours sûr de lui, mais toujours jovial, aimant les jeux de mots et les blagues. Je chante toujours, joue encore de la musique, et préfère de très loin les soirées improvisées entre amis autour d'un "Time's up" que les dîners de gala.
Alors, oui, j'ai sûrement un gros défaut (bon, d'accord, un de plus), c'est celui de ne pas comprendre ceux que j'ai connus étant plus jeune, avec qui j'ai partagé quelques fou-rires et délires, qui sont devenus adultes désormais, avec eux-aussi de belles "situations", mais que je devrais presque vouvoyer maintenant.
Parce que, bon, quand nous assouvissons nos fameux besoins naturels, même avec le petit doigt en l'air, ce qui restera dans la cuvette après sera plus ou moins la même chose, peu importe qui nous sommes, non ?
Alors, s'il vous plaît, si nous nous croisons dans la rue et que nous nous connaissons depuis longtemps, continuons à nous tutoyer. Je suis devenu médecin ? Et ? Si nous nous sommes connus au collège, j'espère que c'est l'image de cet ami là que vous avez gardé en mémoire.
Et si vous aviez des goûts musicaux très "années 80", on pourrait même s'organiser un karaoké un de ces soirs... un karaoké, pas un gala de danse. De ce point de vue là aussi, je suis resté fidèle à mes racines...
Aller au supermarché... Rien d'extraordinaire là dedans.
Mais y aller quand on est médecin généraliste et que l'on rencontre un patient, là c'est déjà un peu plus particulier.
Inévitablement, arrive lors de cette rencontre, une réaction en 3 temps :
1- Le "Bonjour" de politesse plus ou moins accompagné d'un "Alors on fait des courses ?" ... non, j'ai vu de la lumière et je m'ennuyais un peu, du coup je me suis dit "Tiens, si j'allais faire des courses ,"...
2- Le coup d'oeil furtif dans le sac ou le charriot. Avec le regard amusé d'y voir par exemple une pizza ou du fromage. Dans le genre "Ah ben il nous dit de faire attention à notre alimentation, mais lui il se prive pas. Faites ce que je dis, pas ce que je fais ! C'est du joli".
3- Le moment que je redoute ensuite : quel sujet de conversation va être entamé ?... en général je coupe court avec un "Bonne journée" ... pour éviter une discussion qui inévitablement tournera en demande de conseils médicaux, au milieu du rayon boucherie, entre les saucisses de Strasbourg et les rillettes.
Au deuxième temps, les patients font une découverte incroyable et insoupçonnée : les médecins sont des êtres humains comme les autres !
Et oui. Autant briser le mythe immédiatement : les médecins mangent, boivent, dorment, assouvissent des besoins naturels... comme tout le monde.
Nous avons été enfants, sommes adultes, avons peut-être nous aussi des enfants, et serons vieux un jour.
Serions-nous, aux yeux de nos patients, surhumains, ne buvant pas, ne mangeant pas, ne dormant pas ("oh vous travaillez tard docteur"), n'ayant pas de famille ("oh ben dites donc, vous n'êtes pas encore rentré ce soir vu le monde en salle d'attente !"), et ayant un système immunitaire en béton armé ("mais comment faites-vous pour ne jamais tomber malade ?") ?
Ou nous imposons-nous à ce point de faire en sorte que l'habit fasse le moine ?
L'éternelle histoire de l'oeuf et de la poule finalement : paraissons-nous surhumains parce que nos patients nous renvoient cette image, ou la donnons nous plus ou moins volontairement parce que nous estimons qu'elle fait partie du costume du médecin ?
Un peu des deux mon général...
En tout cas, nous avons une part de responsabilité.
Parce qu'un médecin, ça s'habille correctement et que ça ne met pas un short et des chaussures ouvertes pour consulter l'été, au risque de perdre de la crédibilité.
Parce qu'un médecin s'autoinvestit parfois d'une sacrosainte parole qui doit être maîtrisée, régulée quitte à frôler le politiquement correct à outrance.
Que cela fasse partie du pack complet du parfait petit médecin, je peux le concevoir. Voire, j'en suis un peu convaincu puisque je m'applique ces principes. Vous devriez me voir mettre un costume pour aller en réunion au ministère... plus "habit faisant le moine" que ça, tu meurs...
Mais, j'ai beau relire le manuel, je ne vois nulle part écrit que cela doit s'appliquer à notre vie en dehors du travail.
Pourquoi d'un coup, en endossant les habits de médecin, devrions-nous renier une partie de nous-mêmes ?
Et ceci peut sans problème s'appliquer à toutes les professions finalement...
"On peut rêver, se réveiller, on est semblable à ce qu'on est" (Prendre racine, Calogero)
Oui, parce qu'en fait, il y a une chose qui m'énerve royalement (bon, d'accord, ça fait une chose de plus à ajouter à tout le reste), c'est d'oublier ses racines.
Mes racines (mes "roots" en anglais, ça fait plus stylé) sont moitié siciliennes (de la petite ville de Sommatino... Tiens, baptiser mon blog en faisant référence à mes racines et la ville de mes ancêtres, ce serait une bonne idée), moitié françaises. Absolument pas "bourgeoises" et résolument ouvrières.
Quand j'étais plus jeune, j'aimais rire de tout et surtout de moi, j'aimais chanter (bon danser aussi, mais je n'y arrivais pas très bien), j'aimais jouer de la musique, j'aimais passer des soirées entre amis à jouer à des jeux de société.
Ce sont mes racines.
Et j'ai beau y réfléchir, je ne vois pas au nom de quoi il faudrait renier cette partie de moi maintenant. Je suis médecin, soit. Je reste au fond de moi cet enfant pas toujours sûr de lui, mais toujours jovial, aimant les jeux de mots et les blagues. Je chante toujours, joue encore de la musique, et préfère de très loin les soirées improvisées entre amis autour d'un "Time's up" que les dîners de gala.
Alors, oui, j'ai sûrement un gros défaut (bon, d'accord, un de plus), c'est celui de ne pas comprendre ceux que j'ai connus étant plus jeune, avec qui j'ai partagé quelques fou-rires et délires, qui sont devenus adultes désormais, avec eux-aussi de belles "situations", mais que je devrais presque vouvoyer maintenant.
Parce que, bon, quand nous assouvissons nos fameux besoins naturels, même avec le petit doigt en l'air, ce qui restera dans la cuvette après sera plus ou moins la même chose, peu importe qui nous sommes, non ?
Alors, s'il vous plaît, si nous nous croisons dans la rue et que nous nous connaissons depuis longtemps, continuons à nous tutoyer. Je suis devenu médecin ? Et ? Si nous nous sommes connus au collège, j'espère que c'est l'image de cet ami là que vous avez gardé en mémoire.
Et si vous aviez des goûts musicaux très "années 80", on pourrait même s'organiser un karaoké un de ces soirs... un karaoké, pas un gala de danse. De ce point de vue là aussi, je suis resté fidèle à mes racines...
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