dimanche 17 avril 2016

Narcisse

"Tu sors en courant, t'as peur d'être en retard, et c'est que le début de la fameuse histoire de l'adolescent X qui crie, "je veux qu'on m'aime", l'adolescent cynique qui avance dans un système qui est pas fait pour lui" (L'adolescent X, Lynda Lemay)


"Vous savez, Docteur, j'aimerais juste qu'il fasse attention à moi de temps en temps"
Cette phrase prononcée par une patiente aurait pu l'être par beaucoup d'entre nous je crois.
Nous avons besoin du regard de l'autre, de ses interactions, de son approbation, de sa bienveillance, de son désaccord... bref, besoin de l'autre.

En cela, je trouve les ermites à la fois fascinants et intrigants. Fascinants car ils arrivent à tenir debout seuls, leur pensée les guide, la méditation aussi j'imagine. Intrigants parce qu'ils n'ont aucune interaction avec les autres. Du tout. Rien. Pas un seul échange de parole, pas un sourire, pas un contact visuel ni physique...

Nous sommes toutes et tous des êtres humains en train de crier "regardez-moi" par des canaux de communication divers : les réseaux sociaux, les applications photo, les blogs, les coups de téléphone, les lettres, les SMS...

"Maman, maman : regarde comme je fais bien ça !"
La phrase préférée de tous les enfants. Parce qu'ils ont besoin du regard de l'autre pour avancer, pour grandir, pour se sentir en confiance, se renforcer.

Et nous grandissons avec ce besoin un peu irrationnel d'être regardé par l'autre, tout en prétendant à cor et à cri ne pas le vouloir. Comme les adolescents qui envoient promener leurs parents alors qu'il ont encore plus besoin de leur regard et de leur aide dans cette période de bouleversements physiques et psychiques.

"Je n'attends pas de toi que tu sois la même. Je n'attends pas de toi que tu me comprennes, seulement que tu m'aimes pour ce que je suis.
Se met-elle à ma place quelques fois, que faut-il que je fasse pour qu'elle me voit ? Vivre l'enfer mourir au combat, veux-tu faire de moi ce que je ne suis pas ? Je veux bien tenter l'effort de regarder en face mais le silence est mort et le tien me glace. Mon âme sœur cherche l'erreur plus mon sang se vide et plus tu as peur" (A ma place, Zazie et Axel Bauer)

Les selfies sont à la mode. Le comble du narcissisme, non ? "Regardez-moi" qui a remplacé le "Regardez ce que mes yeux voient".
Attention, je ne suis pas en train de jouer les moralisateurs. Je succombe régulièrement à cette mode aussi.
Mais là où cela me dérange, c'est l'interaction de ce narcissisme avec l'autre. Faut-il obligatoirement "liker" un selfie sur les réseaux sociaux ?
Le simple fait d'attendre un "like" ou un retweet ou je ne sais quelle interaction n'est-il pas en lui même un appel à l'autre. "Aime-moi" ?
On en oublie le pouvoir des mots. On lui préfère "le choc des photos" selon le slogan bien connu.

Ce narcissisme n'est-il pas alors une façon de s'enfermer ou se refermer sur soi-même ?
"Regarde-moi et aime-moi" au lieu du parle-moi.
Parler est devenu difficile. Parce que parler, c'est aussi, bien souvent, se mettre à nu, montrer ses faiblesses.
Parler c'est dire ce que l'on ressent.
Mais parler c'est dire "Je" donc c'est une autre forme de narcissisme ?

Je conseille souvent de dire "Je" quand on s'adresse à quelqu'un.
"J'ai du mal à vivre cela" ou "Je me suis senti blessé(e) par ta remarque" plutôt que "Tu m'as blessé".
Matérialiser un peu cet appel à l'attention de l'autre.

Pour que l'autre puisse nous apporter son avis, pour qu'il puisse se mettre à notre place et envisager ce que nous ressentons, il faut avant tout lui expliquer ce que nous avons au fond de nous.

J'ai eu plusieurs fois cette semaine l'impression de "manipuler" un peu ceux à qui j'ai donné ces conseils. Les manipuler dans le sens "si vous voulez arriver à vos fins, dites cela de cette manière plutôt qu'une autre".

Donc, être moins narcissique, c'est être de facto moins naturel ? La communication serait bel et bien un artifice ?
Les ermites seraient alors dans l'excès de naturel ?

"Oh, baby, baby, how was I supposed to know that something wasn't right here? Oh, baby, baby I shouldn't have let you go, and now you're out of sight, yeah. Show me how you want it to be, tell me, baby, 'cause I need to know now, oh, because... My loneliness is killing me" (Baby one more time, Britney Spears)
(Oh chéri(e), comment étais-je supposé(e) savoir que quelque chose ne se passait pas bien ici ? Oh chéri(e) je n'aurais pas dû te laisser partir, et maintenant tu es hors de ma vue. Dis-moi comment tu veux que les choses soient, dis-moi chéri(e), j'ai besoin de savoir parce que cette solitude me tue)

Comme quoi... dans des chansons pour adolescent(e)s on retrouve aussi (surtout) cette thématique de l'échange et de la communication.
Parlez et incitez vos proches à parler. Incitons, nous soignants, nos patients à parler avec leurs proches.
Le risque sinon est de sombrer dans un narcissisme à outrance, avec une espèce de superficialité dans les relations humaines. A l'image de certaines stars hypermédiatisées que j'ai l'impression de voir hurler "Aimez-moi" et pour lesquelles je ne ressens rien d'autre qu'une forme de tristesse, car je me dis qu'elles doivent se sentir bien seules pour avoir ce besoin si présent.

Allez, je vous laisse tranquille, je finis ce blog et je le publie. Et j'espère qu'il sera lu, retweeté, liké...
Juste parce que j'ai besoin de savoir ce que les autres pensent de ce que je pense.
Un peu raté pour ma carrière d'ermite...

2 commentaires:

  1. Et bizarrement, au moins on aime les autres, au plus on a besoin de se sentir aimé. Et si la reconnaissance attendue et l'attention de l'autre commençait par l'altruisme? Pour recevoir, il faut donner. Bisous Mathieu. J'aime toujours autant te lire. Même si je ne like pas toujours ni ne retweete ;-)
    Quand est-ce qu'on se revoit?? A bientôt j'espère
    Manue

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