dimanche 17 septembre 2017

(In)déterminé

"Fatalité
Maîtresse de nos destins
Fatalité
Quand tu croises nos chemins
Fatalité
Qu'on soit prince ou moins que rien
Fatalité
Qu'on soit reine ou bien putain
Fatalité
Tu tiens nos vies dans ta main" (Fatalité, Comédie musicale Notre Dame de Paris)


Sommes-nous vraiment maîtres de nos vies ou suivons-nous un plan établi à l'avance ? J'avais déjà écrit après un cours que j'avais eu, au sujet de la science et son avancée qui nous permettrait un jour peut-être de prédire le monde qui nous entoure.
Savoir prédire le mouvement des électrons, des atomes, des molécules, leur interaction avec le monde environnant... beaucoup de mathématiques, de physique et de chimie pour nous permettre de mieux comprendre les choses.

Mais nous sommes nous aussi faits d'électrons, d'atomes et de molécules. Comprendre le fonctionnement de tout cela et leurs interactions permettrait-il de comprendre et prédire le fonctionnement de chaque être humain ?
Un peu comme une sorte de Minority Report où des êtres humains doués de précognition peuvent prédire et éviter les crimes. Sauf que là, la science sera source de précognition.

Oui mais si on peut prédire, c'est pour pouvoir empêcher certaines choses d'arriver, ou limiter certains effets nocifs. Mais l'être humain qui va tenter d'influer sur le cours du temps... il est fait aussi d'électrons, d'atomes et de molécules, non ? Donc son intervention pour modifier le cours des choses... elle est déjà écrite aussi, non ?

« Mais y a toujours la lune qui s'méfie du soleil, et quand tout ça changera, c'est pas demain la veille. Certains smatchent ou labourent, d'autres soignent ou bien peignent, c'est à toi, c'est ton tour, qu'est-ce que t'as dans les veines ? A quoi tu sers, pourquoi t'es fait ? Terminus : Terre, un seul ticket » (A quoi tu sers ?, Jean-Jacques Goldman)

Du coup, finalement, toutes ces fois où nous vivons une scène avec l'impression bizarre de l'avoir déjà vécue, la sensation de "déjà vu", cela ne serait qu'une espèce de diffusion d'un épisode de la série dont nous sommes le héros et dont nous portions déjà en nous la bande annonce ?

De même, les "cons", vous savez, ceux qui vous aboient dessus que vous parliez météo, politique ou loisirs, ceux qui savent tout sur tout, tout le temps, sur tous les sujets (comme la #TeamAirMédecine par exemple), en fait, ils exécutent juste le programme porté par leurs électrons, leurs atomes et leurs molécules... C'est presque comme si ce n'était pas de leur faute...

Les grands désastres de l'histoire sont donc juste le déroulement du scénario porté en nous toutes et tous. Quoi que l'on fasse, quoi que l'on dise, c'était prévu.
Mon code génétique et les électrons, les atomes et les molécules qui me composent avaient prévu que j'écrirais ces lignes à 12h50 après les avoir ruminées pendant des semaines... 
Si vous lisez ces lignes, c'était prévu aussi ? Le mal de crâne que vous aurez peut-être à la fin de ce billet ? Le fait de ne pas le lire en entier ?

Notre autonomie existe-t-elle finalement ?

"Life can get you down so I just numb the way it feels. I drown it with a drink and out-of-date prescription pills. 
(La vie peut vous déprimer alors je paralyse l'effet que cela fait. Je noie cela avec un verre et un médicament périmé. Et tous ceux qui m'aiment m'ont juste laissé sur l'étagère. Pas d'adieu. Alors avant de sauver quelqu'un d'autre, il faut que je me sauve moi. Et avant de blâmer quelqu'un d'autre, il faut que je me sauve moi. Et avant d'aimer quelqu'un d'autre, il faut que je m'aime moi" (Save myself, Ed Sheeran)

Jury de thèse il y a trois jours. Sur la prise en charge du syndrome dépressif en médecine générale. Le président du jury, un médecin psychiatre que j'apprécie beaucoup, a parlé de la dépression en distinguant bien la tristesse de la dépression. Que certains avaient beau tout avoir pour eux, ils pouvaient souffrir d'un syndrome dépressif. C'est écrit, c'est "endogène" c'est à dire, porté en nous par notre code génétique.
Comme d'autres maladies.
Comme certains traits de caractère "je ressemble à ma mère/mon père sur ce point" peuvent donc s'expliquer par "tu as le code génétique qui fait que tes électrons, tes atomes et tes molécules vont interagir de telle façon que tu auras telle ou telle réaction le moment venu".

Tout est donc figé.

La beauté de l'être humain serait alors de savoir se mentir en se disant que nous sommes maîtres de tout et que nous avons notre libre arbitre ?
Partir en guerre contre la nature serait donc peine perdue ?
Est-ce que c'est ce que comprennent les patients âgés que je soigne et qui ont souvent l'air apaisés malgré des vies pas forcément faciles ? Cette espèce d'acceptation est-elle écrite aussi dans le patrimoine génétique de ces patients ?

Et le fait de se poser toutes ces questions-là, c'est génétique et dû à la quarantaine ou ce sont mes électrons, mes atomes et mes molécules qui prennent un malin plaisir à interagir et amener ce résultat ?


Si j’avais pu choisir, j’aurais bien aimé les interactions qui permettent de dormir tard le week-end et évitent de prendre du poids facilement. Faut croire que c’est écrit aussi ?

jeudi 6 juillet 2017

L'ennemi du bien

"Ce serait bien que les médecins prennent le temps d'expliquer la vaccination et son intérêt aux patients"
"Ce serait mieux qu'on les rende obligatoire, comme ça, pas de discussion possible"

Sujet d'actualité brûlant en cet été 2017 : la vaccination.
Même si historiquement, la vaccination est un peu arrivée en forme de coup de poker de la part de Pasteur et consorts, son intérêt scientifique n'est plus à démontrer.
Si on raisonne en termes de santé publique (si on regarde à l'échelle de la population française toute entière), la vaccination protège de maladies graves et potentiellement mortelles au prix d'effets indésirables exceptionnels.
On appelle cela la "balance bénéfices-risques". Imaginez les vielles balances d'antan, comme celle que porte à bout de bras la justice. Mettez du poids très lourd sur le plateau des bénéfices et quelques grammes sur le plateau des risques : il faut donc vacciner.

Si vous êtes le parent d'un enfant qui va être confronté aux quelques grammes de risques, vous allez forcément trouver que les vaccins sont à bannir. Tout est une question d'angle de vue et de prisme. On ne peut raisonner pour une population entière à partir de quelques cas isolés, quels qu'ils soient, et même s'ils sont graves.

Un airbag peut se déclencher inopinément et blesser un passager d'une voiture. C'est rarissime mais ça peut arriver. Posez la question aux passagers de voitures accidentées sauvés par l'airbag, ils vous diront qu'ils sont indispensables.
Posez la question aux familles de conducteurs que l'airbag aurait pu sauver et ils vous diront "si seulement..."
Posez la question à celui qui aura été blessé par le déclenchement inopiné d'un airbag et il vous dira que c'est la pire invention du siècle.
Question de point de vue.


"Est-ce qu'on a vraiment tout fait quand on a fait de son mieux ? Qu'est-ce qu'il restera de tout ça dans un siècle ou deux ?" (Je laisse, Michel Fugain)


On peut essayer de "faire de la pédagogie" c'est-à-dire expliquer aux patients les pour, les contre, pourquoi la vaccination est importante, que le but n'est pas de vacciner contre toutes les maladies pour lesquelles existe un vaccin mais bien contre celles qui sont les plus présentes et les plus dangereuses. Il faut un peu de temps, bien entendu un peu d'argent aussi pour financer cela. Mais ce serait bien, non ?

Ou on peut faire mieux : pour sauver le soldat France, obliger à la vaccination "mais avec pédagogie". Je n'ai personnellement pas compris ce que cela pouvait bien vouloir dire. Bien sûr que ce serait mieux si toute la population était vaccinée ! Nous sauverions de nombreuses vies chaque année, éviterions certains drames dans des familles frappées par des maladies évitables. Ce serait mieux. Mais quel est le prix à payer pour le mieux ? J'ai peur que cette mesure autoritaire ne soit vécue par certains comme une atteinte à la liberté de choix et ne renforce la peur et la méfiance. Alors que, bien souvent, en discutant avec son généraliste, on arrive à la décision de vacciner en prenant le temps d'expliquer sereinement.


"Parfois on regarde les choses telles qu'elles sont en se demandant pourquoi. Parfois on les regarde telles qu'elles pourraient être en se disant pourquoi pas" (Il y a, Vanessa Paradis)


Dans la vie de tous les jours, nombreux sont les exemples. Vous réalisez une recette de cuisine. Elle n'est pas mal. Mais vous vous dites qu'elle serait mieux avec un peu plus de ci ou un peu moins de ça... et en fait c'est pire.
Vous travaillez sur un document informatique et vous voulez refaire une mise en page pour qu'elle soit mieux. Et là, rajouter un espace déstructure tout votre document et vous passez 3 heures à changer un détail que vous seul aviez vu... parce que cela allait être mieux.


"Non, je ne veux pas aller mieux. A quoi ça sert d'aller mieux ?" (Non, non, non (écouter Barbara), Camélia Jordana)


Parfois vous avez des amis qui ont une petite baisse de moral et vous essayez de les aider en leur donnant des conseils. Vous leur dites ce que vous pensez être le mieux pour eux, là où ils ont juste envie de se sentir bien.
En prodiguant vos conseils, vous devenez celui ou celle qui n'a rien compris et provoquez la colère de celui/celle que vous pensiez soutenir.


"Lucie, Lucie c'est moi, je sais, il y a des soirs comme ça où tout s'écroule autour de nous, sans trop savoir pourquoi. Toujours regarder devant soi sans jamais baisser les bras... je sais, c'est pas le remède à tout, mais faut se forcer parfois" (Lucie, Pascal Obispo)


Nous avons toutes et tous une connaissance ou quelqu'un dans l'entourage qui souffre de dépression. Combien de fois ces personnes ont dû entendre "c'est dans la tête" ou "allez, sois positif, dis-toi que ça va aller et ça ira".
Une patiente me le disait ce matin même "on me dit de me regarder dans la glace le matin et de dire que ça ira pour que cela aille... comme si c'était si facile".
Etre là pour des proches qui ne vont pas bien, les écouter c'est bien.
On aimerait les aider, les accompagner, les soutenir, pour qu'ils aillent mieux. En pensant faire pour le mieux, ne fait-on pas pire ?

Le mieux reste sans doute l'ennemi du bien.
Et petit à petit, chacun se forge son expérience et arrête de chercher à faire le mieux, par peur d'un retour de bâton. Mais à force de ne plus vouloir faire mieux, fait-on quand même bien ?
A force de ne plus vouloir viser les étoiles, finit on par ne regarder que le plancher des vaches ?
Ne plus faire mieux pour ne faire que bien, est-ce faire mal ?

"Pour triompher, le mal n'a besoin que de l'inaction des gens de bien" (Edmund Burke)

Ne cherchez pas, ce n'est pas tiré d'une chanson. J'aurais aimé en trouver une qui dise à peu près la même chose. Mais je n'ai pas trouvé. Ca aurait pourtant été mieux pour ce billet...

samedi 17 septembre 2016

Live and let die

"Si tu penses un peu comme moi, alors dis: "Halte à tout". Et maintenant, Papa, c'est quand qu'on va où?" (C'est quand qu'on va où ?,  Renaud)

Grande zébrette devait, il y a quelques jours, travailler sur un thème pour le lycée : 

"Quelle est la différence entre vivre et ne pas mourir".

Vaste sujet...
Parce que vivre c'est profiter de la vie au jour le jour. C'est le Carpe Diem dont j'ai déjà parlé ici.
Ne pas mourir, c'est se mettre devant l'échéance de la fin inéluctable que nous connaîtrons toutes et tous. C'est donc organiser sa vie en fonction de cet événement ultime en cherchant à l'éviter par tous les moyens.

Donc ce chemin vers la mort, nous l'empruntons toutes et tous. Reste à savoir si on marche en souriant ou en ayant d'autant plus peur que le nombre de pas augmente, puisqu'on ne sait pas quand arrivera la fin.

"Il y a ceux qui prendraient un avion, d'autres qui s'enfermeraient chez eux les yeux fermés. Toi, qu'est-ce que tu ferais ? Toi, qu'est-ce que tu ferais ? Il y en a qui voudrait revoir la mer, d'autres qui voudraient encore faire l'amour une dernière fois. Toi, tu ferais quoi ? Et toi, tu ferais quoi ?" (Mourir demain, Pascal Obispo)

Mardi matin (l'empereur, sa femme et le petit Prince), visites à domicile. J'aime bien les visites à domicile, surtout quand j'ai le temps. Le temps d'écouter et de laisser parler les patients.
Pour certains patients âgés et isolés, ma visite à domicile constitue une sorte d'événement de la journée, "LA" chose qui change de la routine et le fait de socialement voir quelqu'un pour parler un peu et rompre la solitude.

Cette patiente est charmante. Toujours un sourire, toujours une parole gentille alors qu'elle n'a pas une vie facile. Mais elle ne se plaint pas.
Je l'écoute. Je la regarde. Elle semble contente de pouvoir me parler de ses petits enfants.
A tous ceux qui seraient tentés de se dire "Ah ben tranquille le doc là, il va chez les gens, il les écoute parler de la pluie et du beau temps, et c'est 33 euros, par ici la monnaie", j'aimerais juste dire qu'ils doivent réfléchir un peu. Quand une patiente parle de ses petits enfants comme elle le fait, elle parle de sa fierté, ça lui fait du bien. Elle me dit implicitement qu'elle n'est pas seule et que d'autres veillent sur elle, surtout ces derniers jours où il a fait si chaud. Cela me permet de voir et jauger son moral. 

Bref, je la regarde et elle sourit. En une fraction de seconde, une étincelle en moi fige cette image et me dit "Il faudra que tu t'en souviennes".
M'en souvenir parce qu'un jour elle ne sera plus là. Parce qu'un jour son chemin s'arrêtera, parce que c'est la vie qui est comme ça.
Parce qu'un jour je repasserai devant sa maison mais elle ne l'habitera plus, comme je passe devant la maison de Jules que j'allais voir en général vers 11h. Il cuisinait encore lui-même tous ses plats. Ca sentait rudement bon chez lui. Et ça me rassurait de me dire qu'il gardait le goût de manger correctement (et ça me donnait faim aussi, j'avoue).

"Les copines, les tontons, tous ces anges à nous, nos divines affections. Qu'on est long, qu'on est long, à dire les je t'aime qu'on pense quand ils s'en vont. Où vont les gens qu'on aime quand ils s'en vont ? C'est pas vrai qu'ça s'arrête, ce s'rait trop con" (Où s'en vont ?, Michel Fugain)

Une des phrases quasi systématiques prononcées par les internes qui viennent en stage au cabinet est "Ca fait plaisir de voir des personnes âgées qui vont bien". Parce que d'habitude les personnes âgées qu'ils sont amenés à côtoyer sont plus souvent dépendantes, très altérées voire grabataires, dans les services hospitaliers.
Mais il y a une chose qui me marque encore plus : l'absence de peur de la mort. Ce n'est absolument pas une résignation fataliste. Loin de là, même.
Bien souvent, les patients âgés ont des phrases comme "Oh vous savez, j'ai fait mon temps, j'ai bien vécu" ou encore "Oh ben la faucheuse est déjà passée plusieurs fois, mais elle ne m'a pas bien fauché, je suis encore debout, faudra qu'elle repasse".

Ils ne sont pas inquiets. Je revois le sourire de ce patient qui m'avait dit cette dernière phrase il y a une semaine. Il m'avait bien fait rire par sa spontanéité. Je trouvais la formule tellement appropriée à son cas et tellement bien tournée.
Je suis peut-être passé pour un fou si on m'a vu lui chuchoter dans un léger sourire en forme de boutade complice "Finalement, elle est quand même repassée et vous l'avez laissée réussir cette fois" quand j'ai constaté son décès à domicile il y a 3 jours.

Je pense que les patients que je côtoie ont majoritairement choisi de vivre. C'est une formidable leçon d'optimisme que je me prends régulièrement en pleine figure. Ils ont choisi de se dire que ce qui arrive doit arriver et qu'on n'y peut rien changer, sauf à chercher à se battre contre des moulins à vent.

Un ami m'avait dit un jour "Tu n'arrêtes jamais une minute, tu es un peu hyperactif sur certains points... Tu caches une forme de peur de la mort, et tu cherches à te prouver que tu es vivant en multipliant les activités".
Je ne sais pas s'il a raison.
Je sais juste que chercher à ne pas mourir serait épuisant.
Je préfère vivre, pleinement, sans compter les heures, les jours, et en me laissant guider par la passion... et en épuisant sans doute un peu mon entourage parfois 

dimanche 4 septembre 2016

Strapontin

"You have to show them that you're really not scared. You're playin' with your life, this ain't no truth or dare. They'll kick you, then they beat you, then they'll tell you it's fair, so beat it" (Beat it, Michaël Jackson)
(Tu dois leur montrer que tu n'as pas vraiment pas peur. Ils jouent avec ta vie, ce n'est pas "action ou vérité". Ils te mettront des coups de pied, te battront, puis ils te diront que c'est réglo, alors bats-toi)

Je suis resté 4 mois sans rédiger et pourtant ce billet me démange depuis longtemps.
Je n'ai pas pris le temps de le faire avant. Je n'ai pas eu envie sans doute non plus. Parce que je sais qu'il ne va pas forcément plaire, ou qu'il va m'attirer toute une série de trolls, ou qu'il va laisser complètement indifférent.

Bref...

Je ne comprends pas ce qui se passe ces derniers temps. Ou je ne le comprends que trop bien et c'est cela qui m'inquiète un peu plus...
J'ai plusieurs fois eu l'occasion d'écrire des billets "bisounours" et j'y écrivais combien Twitter, qui m'a beaucoup apporté personnellement et professionnellement, était sans doute un nid à Bisounours.

Mais les choses changent. C'est normal. C'est bien, même, parce que si rien ne changeait jamais, la vie serait particulièrement ennuyeuse je trouve.
Plusieurs échanges sont venus écorner cette espèce de bienveillance qui régnait initialement là-bas.

Il y a eu cette charge en règle contre l'amie Arnica parce qu'elle avait ironisé sur le lien entre maladie de lyme (due à une bactérie) et un traitement miracle que serait le régime sans gluten (où l'on supprime le blé de l'alimentation). Je ne vois toujours pas le lien entre ces deux choses ni comment on peut prétendre qu'il y ait un lien direct et infaillible entre elles.
J'ai pris position (mon bâton de pèlerin comme dirait Christine) pour tenter de dialoguer.
J'ai bien senti qu'une patiente essayait par tous les moyens de me faire dénigrer les patients atteint de Lyme, de nier leur douleur. J'ai bien été clair : en tant que médecin (et qu'être humain aussi) je comprends la douleur que ces patients atteints de Lyme peuvent ressentir et les répercussions sur leur vie de tous les jours. En tout cas j'imagine le calvaire que cela peut être, même si je ne le vis pas moi-même.

Puis il y a eu cet échange houleux impliquant une patiente qui voulait "casser le fémur" d'un ou une interne (je ne sais plus et je ne pense pas que ce détail soit important) parce qu'elle laissait souffrir son enfant. Et je livre là une version édulcorée de l'échange.
Je comprends la détresse et la colère des parents qui voient souffrir leur enfant. Je ne peux que trop bien l'imaginer. La colère excuse cela.
Mais quand, avec un peu de recul, les propos sont maintenus avec la même virulence, je m'interroge.

"Place je passe, je suis roi de mes rêves, souverain des libertés. Osez, rendez grâce à ce fou qui se lève. Place je passe, je suis roi de mes rêves, souverain de mes idées. Osez, rendez grâce au vilain épris de nobles pensées" (Place je passe, Mozart l'Opéra Rock)

Oui, je me demande comment on peut à ce point en vouloir à l'autre pour lui nier sa condition d'être humain et le respect que nous devons à celle-ci.
J'ai bien tenté d'échanger en indiquant que la bienveillance dans le notion de soins était réciproque. On me l'a reproché.

Et finalement, après coup, je me dis que j'avais tort. Je me suis trompé. Il ne s'agit pas de bienveillance. Les patients n'ont pas à être bienveillants avec leur soignant. Ils sont dans une situation de plus grande faiblesse et ce n'est pas à eux, en plus, de prendre soin de celui qui doit le soigner. 

Non, en fait, ce que j'ai faussement et maladroitement appelé "bienveillance" était pour moi une forme de respect. De respect de l'autre. De l'autre en tant qu'être humain.
Pas de respect avec un genou à terre, ce n'est pas de la dévotion. 
Mais il me semble qu'il est possible de ne pas être d'accord avec quelqu'un, voire d'être franchement opposé à lui/elle et à ses idées, sans pour autant en venir aux injures, aux menaces et au dénigrement.

Plus le temps passe, plus je me dis que ces "nobles pensées" qui sont les miennes, sont au mieux vaines, au pire complètement utopistes.

Alors je ne suis pas un saint, loin de là. Il y a des personnes que je ne supporte pas, qui m'énervent ou que j'espère secrètement ne jamais croiser dans la rue. Mais je ne vais pas aller le leur dire. Cette agressivité mènerait à quoi ?
A faire mal à l'autre ? Sans doute.
A me faire du bien ? Peut-être, en ayant eu l'impression de mettre battu et d'avoir pris l'ascendant...
Mais ça mènerait à quoi ? A montrer que je ne respecte pas l'autre.

"Est-ce qu'on a vraiment tout fait quand on a fait de son mieux ? Qu'est-ce qu'il restera de tout ça dans un siècle ou deux ? J'ai pris du plaisir, essayé de construire un peu, j'ai défié le temps, l'espace et quelques dieux. Mais qu'est-ce que j'laisse à ceux qui naissent ?" (Je laisse, Michel Fugain)

Je fais de mon mieux pour respecter.
Mais où est la limite entre diplomatie et malhonnêteté ?
Parce que ne pas dire ce qu'on pense à l'autre, est-ce vraiment le respecter ? Parce que ceux qui vous disent clairement les choses en face, elles, sont honnêtes et franches.
Et puis en général, même si vous vous en payez plein la figure et que vous rapportez la discussion à quelqu'un qui vous connaît tous les deux, la première réponse sera "Oh mais tu le/la connais... Il/Elle est comme ça".
Donc, si on excuse la franchise, il vaut mieux tout dire. Mais si on dit tout, on respecte moins ce que peut ressentir l'autre, puisqu'on est un peu égoïste au point de tout dire pour se soulager soi-même.

Parce que le respect vaut pour tout le monde.
Du saint des Saints qui n'a jamais rien fait de mal dans sa vie à celui qui a commis les pires atrocités. Parce que ne pas respecter un seul être humain, c'est ne pas respecter l'humanité entière, à mon sens.

Si vous avez tenu bon la lecture jusqu'ici, vous êtes en train de vous dire que je vais me présenter au concours Miss France 2017 je fais une "bisounoursite aiguë".
Ah mais non en fait, je viens de faire une blague sexiste qui sous-entendrait que les femmes, et les Miss en particulier, seraient (insérez ici toute remarque sexiste de votre choix).

Mais faire une blague (si nulle soit elle) sans arrière pensée aucune, est-ce manquer de respect ? Est-ce qu'on peut rire de tout ?
J'ai l'impression que c'est de moins en moins possible.
J'éclate de rire quand mes amis gays me disent "Cette activité (insérez ici une activité estampillée virile) c'est pas un truc de pédé !".
J'éclate de rire parce que je respecte l'auto-dérision. Je trouve qu'elle est la marque des êtres humains sincères. J'estime avoir de la chance car beaucoup de mes amis ont cette faculté.
Mais si cette blague était écrite sur Twitter, je suis certain qu'elle soulèverait un tonnerre de protestation. 

Il me semble pourtant que rire et respect peuvent être compatibles. On peut rire de tout. On doit rire de tout. Rire pour ne pas oublier qu'on existe. Rire pour adoucir le fait que l'issue sera la même pour tout le monde.
Rire et respecter.
S'arrêter si le rire choque. Etre diplomate là aussi ?

"Je ne sais pas comment te dire, j'aurais peur de tout foutre en l'air , de tout détruire. Un tas d'idées à mettre au clair depuis longtemps, mais j'ai toujours laissé derrière mes sentiments" (Je ne sais pas, Joyce Jonathan)

Je n'aime pas trop la voix de cette chanteuse. C'est pas mon truc. Mais est-ce pour autant que je dois dénigrer ceux qui aiment ? Non. Dois-je éviter de la citer ici, alors que les paroles collent bien au reste du billet ? Je ne crois pas.

Ne pas être d'accord, mais respecter. Ne pas être d'accord, mais accepter que l'autre puisse être différent de soi. 

"Je ne suis pas d'accord avec ce que vous dites,mais je me battrai jusqu'au bout pour que vous puissiez le dire" (Evelyn Beatrice Hall... même si certains ne sont pas d'accord et l'attribuent à Voltaire...)

Parce que oui, on me dit souvent que je me fatigue pour rien quand je tente de dialoguer sur Twitter avec certains représentants de patients qui pensent tout savoir sur tout, certains représentants administratifs qui pensent en savoir au moins autant, et certains médecins qui ont les mêmes certitudes.

Personnellement, je sais que je ne sais pas grand chose. Je sais que je fais des erreurs. Beaucoup. Dans le modèle judéo-chrétien dans lequel j'ai été élevé, je ne sais pas si jai gagné ma place au paradis... pas sûr d'avoir fait assez de bien autour de moi pour cela.
Par contre, si cela se joue sur le critère "respect de l'être humain", j'ai peut-être une chance d'avoir un strapontin...

dimanche 1 mai 2016

Pour le plaisir

"On se réunit plusieurs fois par semaine, on se vide la tête, question de faire la fête. On lève les bras ou on se les met en croix. On reste ensemble car rien ne nous ressemble" (Sauvez mon âme, Luc De Larochellière)

J'ai quand même toujours un peu de mal à savoir dire non.
Par exemple pour participer à un congrès et y faire des présentations ou des ateliers.
Par exemple quand c'est sur l'île de La Réunion à des milliers de kilomètres de chez moi.
Par exemple quand je dois prendre un vol aller le jeudi soir et le vol retour le dimanche soir.
Mais bon... comme le dirait @GeluleMD , j'ai pris mon bâton de pèlerin et je suis allé pour la bonne cause, celle de la médecine générale et de son enseignement.

Bon, le cadre était magnifique, c'était un grand grand plus. Et j'y ai revu "min tchô poulet", alias Sébastien, qui a déménagé là-bas maintenant. C'est un peu grâce (à cause ?) de lui si je me suis investi autant dans l'enseignement de la médecine générale... (Plein de bécots si tu lis ces lignes, j'étais content de te revoir, même si c'était très court).

Congrès vendredi et samedi toute la journée. Pas beaucoup le temps de faire autre chose. Le repas du samedi soir est convivial entre tous les participants et je commence à me poser un peu à ce moment-là, histoire de me préparer aux 11 heures de vol du lendemain...

La soirée commence avec un groupe de percussionnistes local, dont certains membres sont aussi des généralistes du coin.
Ils sont plein d'énergie.
Je les observe, ils se regardent, se comprennent, savent par quelques gestes quand va arriver une modulation de leur morceau, quand ils vont devoir s'arrêter ou reprendre.
Ils sourient.
Beaucoup.
Ils sont contents d'être là, ensemble, et rien que cette image fait très plaisir à voir. On aurait pu couper le son, complètement, et profiter de ce bonheur qu'ils avaient d'être ensemble.

"Is it your ghost that keeps hiding under the smoke. It's getting louder, I feel hands around my throat. How do you love someone?" (Cancion de la noche, Matthew Perryman Jones)
(Est-ce ton fantôme qui continue de se cacher dans la fumée ? Ca devient plus fort, je sens des mains autour de mon cou. Comment aime-t-on quelqu'un ?)


Quand je regarde les enfants, les petits, mes propres enfants, mes neveux et nièces... ils ont toujours l'air heureux. Ils rigolent facilement. Ils s'amusent. Et ils aiment être ensemble.

Ca se perd l'envie d'être ensemble ? Ca se perd l'amour de l'autre ? Ca se perd le partage, l'empathie ?
Parce que j'ai parfois l'impression d'être un Bisounours. Ok, il y a bien des gens que je n'aime pas sur Terre, bien sûr. Mais j'aime passer du temps en compagnie d'autres. J'aime partager, construire.
Je suis sans doute trop souvent naïf parce que construire peut avoir des dommages collatéraux qu'on ne soupçonnait pas, on peut froisser ou blesser.
Parfois aussi, comme dans le groupe vocal que je dirige, j'ai une idée bien précise de ce que je veux que nous construisions ensemble, et je ne suis sans doute pas assez patient/tolérant avec mes choristes.

Mais cette envie, cet accomplissement de soi quand on arrive, comme ce groupe de percussions, après des heures et des heures de travail, à prendre plaisir à être ensemble, comment certains peuvent la perdre ?
C'est inné ? C'est acquis ?

J'aimerais bien comprendre. Cela m'aiderait peut-être à conseiller les patients pour lesquels cette flamme du "vivre ensemble" a tendance à s'éteindre.
J'aimerais bien comprendre aussi pour conseiller à mes patients de se construire ce tissu social quand ils le peuvent, parce que c'est lui qui leur permettra de rester en forme plus longtemps, et à l'abri du déclin parfois lié au vieillissement (et beaucoup mieux que les patchs en tous genres).

"Pour le plaisir, il faut savoir prendre le temps de refaire d´un homme un enfant. Et s´éblouir. Pour le plaisir, s´offrir ce qui n´a pas de prix, un peu de rêve à notre vie. Et faire plaisir. Pour le plaisir" (Pour le plaisir, Herbert Léonard)


Juste prendre le temps de se poser parfois et faire ce que l'on a envie de faire.
Prendre plaisir à le faire.


On me demande régulièrement "Mais tu fais plein de choses ? Comment y arrives-tu ?"
Je fais les choses par plaisir et pas par obligation. Ou plutôt, moins par obligation (oui parce que bon, j'ai quand même commencé le billet en disant que je n'arrivais pas à dire non).
L'avantage, c'est que le jour où une activité ne me plaira plus, je pourrai en commencer une autre.


Mais la quête du plaisir devrait être ce qui nous pousse en avant.
Comme le plaisir d'écrire ce billet au soleil, dans le jardin, entouré du chant des oiseaux et de tous ceux qui me sont chers, physiquement, virtuellement ou spirituellement présents.

dimanche 17 avril 2016

Narcisse

"Tu sors en courant, t'as peur d'être en retard, et c'est que le début de la fameuse histoire de l'adolescent X qui crie, "je veux qu'on m'aime", l'adolescent cynique qui avance dans un système qui est pas fait pour lui" (L'adolescent X, Lynda Lemay)


"Vous savez, Docteur, j'aimerais juste qu'il fasse attention à moi de temps en temps"
Cette phrase prononcée par une patiente aurait pu l'être par beaucoup d'entre nous je crois.
Nous avons besoin du regard de l'autre, de ses interactions, de son approbation, de sa bienveillance, de son désaccord... bref, besoin de l'autre.

En cela, je trouve les ermites à la fois fascinants et intrigants. Fascinants car ils arrivent à tenir debout seuls, leur pensée les guide, la méditation aussi j'imagine. Intrigants parce qu'ils n'ont aucune interaction avec les autres. Du tout. Rien. Pas un seul échange de parole, pas un sourire, pas un contact visuel ni physique...

Nous sommes toutes et tous des êtres humains en train de crier "regardez-moi" par des canaux de communication divers : les réseaux sociaux, les applications photo, les blogs, les coups de téléphone, les lettres, les SMS...

"Maman, maman : regarde comme je fais bien ça !"
La phrase préférée de tous les enfants. Parce qu'ils ont besoin du regard de l'autre pour avancer, pour grandir, pour se sentir en confiance, se renforcer.

Et nous grandissons avec ce besoin un peu irrationnel d'être regardé par l'autre, tout en prétendant à cor et à cri ne pas le vouloir. Comme les adolescents qui envoient promener leurs parents alors qu'il ont encore plus besoin de leur regard et de leur aide dans cette période de bouleversements physiques et psychiques.

"Je n'attends pas de toi que tu sois la même. Je n'attends pas de toi que tu me comprennes, seulement que tu m'aimes pour ce que je suis.
Se met-elle à ma place quelques fois, que faut-il que je fasse pour qu'elle me voit ? Vivre l'enfer mourir au combat, veux-tu faire de moi ce que je ne suis pas ? Je veux bien tenter l'effort de regarder en face mais le silence est mort et le tien me glace. Mon âme sœur cherche l'erreur plus mon sang se vide et plus tu as peur" (A ma place, Zazie et Axel Bauer)

Les selfies sont à la mode. Le comble du narcissisme, non ? "Regardez-moi" qui a remplacé le "Regardez ce que mes yeux voient".
Attention, je ne suis pas en train de jouer les moralisateurs. Je succombe régulièrement à cette mode aussi.
Mais là où cela me dérange, c'est l'interaction de ce narcissisme avec l'autre. Faut-il obligatoirement "liker" un selfie sur les réseaux sociaux ?
Le simple fait d'attendre un "like" ou un retweet ou je ne sais quelle interaction n'est-il pas en lui même un appel à l'autre. "Aime-moi" ?
On en oublie le pouvoir des mots. On lui préfère "le choc des photos" selon le slogan bien connu.

Ce narcissisme n'est-il pas alors une façon de s'enfermer ou se refermer sur soi-même ?
"Regarde-moi et aime-moi" au lieu du parle-moi.
Parler est devenu difficile. Parce que parler, c'est aussi, bien souvent, se mettre à nu, montrer ses faiblesses.
Parler c'est dire ce que l'on ressent.
Mais parler c'est dire "Je" donc c'est une autre forme de narcissisme ?

Je conseille souvent de dire "Je" quand on s'adresse à quelqu'un.
"J'ai du mal à vivre cela" ou "Je me suis senti blessé(e) par ta remarque" plutôt que "Tu m'as blessé".
Matérialiser un peu cet appel à l'attention de l'autre.

Pour que l'autre puisse nous apporter son avis, pour qu'il puisse se mettre à notre place et envisager ce que nous ressentons, il faut avant tout lui expliquer ce que nous avons au fond de nous.

J'ai eu plusieurs fois cette semaine l'impression de "manipuler" un peu ceux à qui j'ai donné ces conseils. Les manipuler dans le sens "si vous voulez arriver à vos fins, dites cela de cette manière plutôt qu'une autre".

Donc, être moins narcissique, c'est être de facto moins naturel ? La communication serait bel et bien un artifice ?
Les ermites seraient alors dans l'excès de naturel ?

"Oh, baby, baby, how was I supposed to know that something wasn't right here? Oh, baby, baby I shouldn't have let you go, and now you're out of sight, yeah. Show me how you want it to be, tell me, baby, 'cause I need to know now, oh, because... My loneliness is killing me" (Baby one more time, Britney Spears)
(Oh chéri(e), comment étais-je supposé(e) savoir que quelque chose ne se passait pas bien ici ? Oh chéri(e) je n'aurais pas dû te laisser partir, et maintenant tu es hors de ma vue. Dis-moi comment tu veux que les choses soient, dis-moi chéri(e), j'ai besoin de savoir parce que cette solitude me tue)

Comme quoi... dans des chansons pour adolescent(e)s on retrouve aussi (surtout) cette thématique de l'échange et de la communication.
Parlez et incitez vos proches à parler. Incitons, nous soignants, nos patients à parler avec leurs proches.
Le risque sinon est de sombrer dans un narcissisme à outrance, avec une espèce de superficialité dans les relations humaines. A l'image de certaines stars hypermédiatisées que j'ai l'impression de voir hurler "Aimez-moi" et pour lesquelles je ne ressens rien d'autre qu'une forme de tristesse, car je me dis qu'elles doivent se sentir bien seules pour avoir ce besoin si présent.

Allez, je vous laisse tranquille, je finis ce blog et je le publie. Et j'espère qu'il sera lu, retweeté, liké...
Juste parce que j'ai besoin de savoir ce que les autres pensent de ce que je pense.
Un peu raté pour ma carrière d'ermite...

lundi 7 mars 2016

Mutation

"Et j'ai trouvé dans mon carnet à spirales, tout mon bonheur en lettre capitale à l'encre bleue aux vertus sympathiques sous des collages à la gomme arabique" (Le carnet à spirale, William Sheller)

26 décembre 2005.
Premier jour de travail pour moi. Rien que pour moi.
J'avais bien travaillé seul depuis plusieurs semaines. Après tout, j'avais fini mon internat au 1er novembre 2005 et j'étais déjà thésé depuis juin 2004 et mon futur prédécesseur avait quitté le cabinet pour commencer sa nouvelle carrière professionnelle.
Mais, lenteur administrative oblige, tout était prêt pour le 26 décembre.
Plongeon dans le grand bain

Activité à plein régime dès le départ.
J'applique les règles que j'ai apprises en cours (enfin, pour les quelques cours adaptés à mon métier que j'avais reçus à l'époque), celles que j'ai apprises lors de mon stage chez le praticien aussi.
Je prescrivais des mucofluidifiants (pour les non médecins, ce sont des médicaments inutiles), parfois du Maxilase (pareil) des sirops (pas beaucoup mieux), du Tanakan (j'implore le pardon de mes amis médecins)... et je recevais la visite médicale (et oui...)

"C'est à peu près l'heure où ils éclairent les fontaines, où je sors un peu pour prendre l'air, enfin où je traîne. J'essuie les regards de tous ceux qui ne m'aiment pas trop et je comprends très bien tout ce qu'ils peuvent dire derrière mon dos.

J'ai tant de choses à me reprocher mais je n'y peux rien. A franchement parler, ça ne me fait rien, je n'y peux rien." (A franchement parler, William Sheller)

On m'avait "élevé" dans l'idée qu'il y avait les généralistes d'un côté et les spécialistes de l'autre. Qu'on travaillait un peu chacun de notre côté, que c'était normal, le monde médical fonctionnait comme cela.
Et je m'en moquais un peu.
Les patients, eux, étaient dès le départ le centre de mon intérêt et ce que pouvaient penser de moi les autres collègues m'importait beaucoup moins.
Je n'étais pas parfait (je ne le suis toujours pas d'ailleurs, heureusement), mais j'essayais de faire de mon mieux. En toute bonne foi.

Je participais à des "soirées de formation" par l'industrie pharmaceutique. Le thème annoncé était à chaque fois très sympa. Les intervenants prévus aussi. Mais, à une exception près, j'ai toujours été déçu. Mon estomac était rempli, mais je n'étais pas meilleur médecin.
Un soir, je suis allé à une formation "un peu plus" indépendante (mais pas totalement, de mémoire, il y avait quand même des stands de l'industrie dans le couloir) sur la vaccination.
L'expert était un médecin généraliste.

Un médecin généraliste. Un généraliste ?? Pas un infectiologue, ou un pédiatre ? Mais quelle drôle d'idée !

Et... le gars debout en face de nous parlait du quotidien de mon métier. Très concrètement. La vaccination que je faisais au cabinet. Pas la théorie de ce qu'on est censé faire dans le monde de Oui-Oui.
J'ai adoré.
Je suis allé voir l'intervenant à la fin. Il enseignait à la faculté.
Je lui ai demandé comment faire pour les rejoindre, parce qu'enseigner m'intéressait. Cela m'a toujours intéressé d'ailleurs (j'aurais choisi d'être prof de bio si je n'avais pas eu ma première année).
Bref, il m'a dit "Attention tu vas mettre le doigt dans l'engrenage, et tu ne pourras plus faire machine arrière"

Nan, pas de souci... je gère... (Là, vous pouvez éclater de rire. Et une fois que vous avez fini, recommencez à rire en lisant la suite)

"Faut pas penser à demain, faut pas dormir au hasard, et tu tiens. J'irai jusqu'au bout du chemin et quand ce sera la nuit noire, je serai bien. Et je regarde ceux qui se penchent aux fenêtres, j'me dis qu'il y en a parmi eux qui m'aimeraient peut-être" (Oh ! J'cours tout seul, William Sheller)

Je suis allé à la fac pour me former à la maîtrise de stage. C'était en 2008. Installé depuis 3 ans, j'apprenais à recevoir des externes en stage.
Formation sans labo. Super intéressante, même si quelques mots sortaient tout droit d'un dictionnaire de pédagogues que je ne connaissais pas. 
"- Et ça c'est le paradigme d'apprentissage
- Le para... quoi ???"

J'ai rejoint le collège des enseignants. Pareil, ils parlaient parfois une langue que je ne connaissais pas, mais je me suis accroché.
Je faisais d'autres choses, j'ai brisé une petite routine qui tendait à s'installer.
J'ai rencontré des enseignants passionnants et passionnés.
J'ai rencontré des étudiants tout aussi passionnants et j'ai gardé de très bons contacts avec certains.

"Sous deux semelles de gomme, il tire un jean étroit du bas, dans un blouson rouge-pomme, deux contrebasses au bout des doigts. Il shoote dans des boites de bémols, il se fout du style il n'a pas bien suivi l'école. Mais il plane comme un jumbo entre les murs du son. C'est comme un labyrinthe autour de sa maison. On le trouve un peu bizarre mais Symphoman est né d'un rêve oublié là, qui pétille à mon oreille, tout comme les murs d'un verre de Mozart-soda" (Symphoman, William Sheller)

J'ai commencé à m'investir de plus en plus à la fac, dans l'enseignement. Moi qui ai longtemps hésité à devenir prof de bio, j'étais comblé et le suis toujours par l'enseignement. J'ai entamé une mutation. Je ne pouvais plus être le même médecin.
Mon emploi du temps n'étant pas extensible, j'ai dû faire des choix pour maintenir mon équilibre, le fameux trépied dont je parlais dans un de mes premiers billets sur ce blog.
L'un de ces choix a été de diminuer un peu mon activité de soin.

Pour soigner mieux. Enfin, je le pense. Prendre le temps d'expliquer. Passer de 4 rendez-vous par heure à 3 pour ne pas être trop en retard.
Pour être un peu plus investi à la faculté. Pour participer à la vie de l'université parce que je suis persuadé que si l'on veut y obtenir une place, il faut la gagner à force de travail.
Je sais que j'ai sans doute bénéficié d'une forme d'effet d'aubaine. Je suis arrivé au bon moment dans l'équipe et j'ai pu obtenir un poste.
Mais comme je ne veux pas de cet effet d'aubaine, j'ai repris mes études aussi. Un master 1 l'année dernière. Master 2 cette année et l'année prochaine.
Mériter cette place.

Mais être moins au cabinet, c'est se le faire reprocher par certains patients. Non, non, je ne suis pas en vacances quand je ne suis pas dans mon bureau, mais bien souvent, je suis à la fac, je suis chez moi en train de bosser pour la fac... Ou je suis en train de chanter parce que j'aime ça et que ça me fait penser à autre chose.
Et puis j'ai croisé la route de Twittos, j'ai mis un tout petit orteil dans la sphère médiatique et j'ai vraiment aimé cela : télé, radio...

Je suis passé pour un mec un peu barge pour certains, à force de faire un peu de tout. A force d'être heureux de tout aussi. A force d'être optimiste en tout et tout le temps. J'ai aussi renvoyé une image du "mec qui fait plein de trucs et qui ne dit jamais non".
Et je ne disais jamais vraiment non. Au début.

"Encore un jour tout seul où tout fout l'camp. Tu vois, j'n'ai jamais su tell'ment parler aux gens. J'suis mal dans ma peau, j'ai un peu froid dans l'dos. Lent'ment, douc'ment, je coule comme un bateau, j'suis un mauvais capitaine, j'suis un mec qui traîne auquel on tourne le dos" (Simplement, William Sheller)

"Je voulais juste te dire qu'on est plusieurs à s'inquiéter pour toi. On te trouve un peu plus triste, moins enjoué. T'es sûr que ça va ?"

Novembre 2015.
A trop charger la barque, elle prend un peu l'eau.
Les évènements du 13 novembre ont mis à mal ma confiance en l'homme. La vie est si courte...

Je n'ai plus peur de dire non, mais j'envoie un peu promener aussi. J'aimerais ne pas culpabiliser de ne pas savoir tout faire et pourtant je ne peux m'en empêcher.
Alors je me raccroche à des choses toutes simples : la famille, les amis, et j'apprends à être égoïste et faire ce que j'ai envie de faire.
Je rate des réunions où ma présence était requise parce que j'ai pris d'autres engagements. Avant j'aurais fait mon possible pour faire les deux, quitte à dormir moins, quitte à ne pas être raisonnable.

Je lisais ce matin le billet de Docteurmilie "Burn out : moi jamais".
J'avais commencé à écrire ce billet samedi, en revenant d'une réunion à Paris. Je pensais bien le finir en évoquant un peu cette période de novembre 2015 aujourd'hui derrière moi (oui je rassure mes proches, je vais bien... Vous avez dû vous rendre compte que c'était pas la grande forme, mais là je suis redevenu aussi hyperactif et épuisant qu'avant, c'est un signe qui ne trompe pas !)
En lisant ce billet d'Emilie, je me suis dit : bah dis donc... les plus optimistes ont aussi leurs creux de vagues. On n'est pas des super héros finalement.
Et c'est mieux, nous sommes humains.

"Quel que soit le temps que ça prenne, quel que soit l'enjeu, je veux être un homme heureux" (Un homme heureux, William Sheller)

Etre heureux ça se décide aussi, au quotidien.
Comme en s'offrant, en amoureux, un concert de William Sheller, extrêmement bien placé. Même si, pour la peine, on rate une réunion un vendredi soir.
Parce que ça fait du bien. Parce que c'est un musicien et un chanteur extraordinaire. Au moins aussi extraordinaire que son humilité.
Parce que ça recharge les batteries.
Parce ça donne aussi des idées de billets de blog avec des chansons, pour une fois, d'un seul interprète et tellement belles...